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Histoire du Temps B
Justin Favrod et Jean-Daniel Morerod  

Histoire du Temps A: l'origine du calendrier, l'année et ses divisions, de la semaine à la seconde

Histoire du Temps B: le passé du présent, fêtes laïques

Histoire du Temps C: fêtes chrétiennes

Histoire du Temps D: fêtes de saints, d'autres calendriers

Chapitre 3: Le passé du présent

Sans cesse, nous nous situons par rapport au passé. Il suffit de mentionner au haut d'une lettre la date pour évoquer les deux millénaires qui nous précèdent. Combien de fois par mois mentionnons-nous un siècle ou une période révolue? Des expressions comme "Moyen Age" ou "siècle passé" se disent sans besoin d'explications.

L'ère chrétienne, le millénaire, le siècle, les âges de l'humanité nous apparaissent comment allant de soi. Cependant, là encore, des siècles de tâtonnements permirent de fixer ces notions chronologiques. Il s'en est plusieurs fois fallu d'un cheveu pour que d'autres notions tout aussi légitimes les remplacent. Il y a de l'arbitraire à couper le temps en périodes, à en fixer des débuts et des fins. Ainsi, à l'exception d'un obscur chroniqueur byzantin, aucun contemporain ne s'est aperçu que la déposition du dernier empereur d'occident Romulus Augustule marquait la fin d'une époque, l'Antiquité. Les autres témoins estimèrent simplement que l'Empire romain était à nouveau réunifié. Comme il l'avait été plusieurs fois par le passé.

  Choisir la naissance du Christ comme début d'une ère paraît plus absurde encore. La fête et la date qui compte pour les chrétiens, c'est d'abord Pâques, la résurrection. Il y faut donc une série de concours de circonstance pour arriver au découpage historique accepté par tous.

A- L'ÈRE CHRÉTIENNE: UNE ARRIVÉE TARDIVE

Ce n'est que bien des siècles après la naissance de Jésus Christ que l'Occident se mit à compter les années à partir de la Nativité. En fait, avant le 13ème siècle, seuls les érudits et les responsables de chancelleries connaissaient l'ère chrétienne.

Pendant des siècles, les habitants de l'Occident n'ont pas éprouvé le besoin de vivre dans une séquence chronologique continue, ils se contentaient de dater un événement par les années de règne du souverain local.

"L'inventeur" de l'ère chrétienne est un savant moine oriental, Denys le Petit, vivant à Rome pendant les années 530. La chrétienté se préoccupait alors de fixer chaque année la date de sa fête principale, Pâques, une opération exigeant des calculs complexes. Les érudits composaient des tables pascales, où figurait pour chaque année le jour de Pâques. Rome utilisa longtemps la table de Cyrille qui précisait les dates de Pâques jusqu'en 531. A cette époque, le pape demanda à Denys de rédiger une nouvelle table afin de déterminer les Pâques à venir. Pour être complet, Denys récapitula aussi les dates de Pâques des siècles passés et prit comme point de départ la naissance du Christ: "J'ai choisi de noter le temps à partir de l'Incarnation de notre Seigneur Jésus-Christ, parce que cette date apparaît comme le commencement de notre espoir". Ce choix lourd de conséquences reste mystérieux: avant Denys, l'acte fondateur de l'Eglise n'était pas la Nativité, mais la Crucifixion et la Résurrection. Denys n'a pas manqué d'audace en cherchant des dates de Pâques précédant l'événement fondateur de la fête chrétienne, la Résurrection.

Toutefois, à cette époque, historiens et chroniqueurs préféraient un autre système chronologique, "l'âge du monde". En ajoutant tant bien que mal les périodes mentionnées dans l'Ancien Testament, les savants étaient arrivées à des durées variables, mais la date qui finit par prédominer était l'an 5181 av. J.-C. Si une ère avait dû s'imposer au 6ème siècle, l'âge du monde aurait sans doute été préféré; dans ce cas, nous entrerions en janvier 2002 en l'an 7183 de la Création.

Mais les particuliers et les chancelleries continuèrent à dater les documents par les années de règnes des souverains en place. L'innovation de Denys passa inaperçue pendant deux siècles. Nul ne songea à adopter l'ère chrétienne dans la vie courante. Et la table de Denys n'était utilisée que dans le but pour laquelle elle était écrite: connaître la date de Pâques.

C'est en 731, année de la publication de l'"Histoire ecclésiastique du peuple anglais" par Bède le Vénérable que l'ère chrétienne est érigée en système de datation. Le père de l'histoire anglaise était aussi un spécialiste de la chronologie. Il se trouvait embarrassé pour dater les événements de Grande Bretagne, car l'île était morcelée en de nombreux petits royaumes. Bède annonce ainsi la date d'un synode de l'Eglise anglaise: "Le 17 septembre dans la dixième année du règne d'Ecgfrith, roi des Northumbriens, la sixième du règne d'Aethelbred, roi des Merciens dans la dix-septième année d'Ealdwulf, roi des Est-Angliens et dans la septième année de Hlotere, roi de Kent". Quand il mentionne à nouveau ce synode quelques pages plus loin, Bède se contente d'écrire "en l'an 680 de l'Incarnation". Avec génie, Bède a organisé son histoire en utilisant le système inventé par Denys. Il partageait avec Denys la passion pour la fixation de la date de Pâques. Et c'est peut-être pour cette raison qu'il a adopté l'ère de l'Incarnation plutôt qu'une autre. Dans la foulée, l'historien anglais a conféré à cette trouvaille une dimension universelle en inventant le compte à rebours. Le deuxième chapitre de son ouvrage mentionne "l'an 60 avant Jésus-Christ".

Par la suite, l'Eglise anglaise fit une large publicité à l'œuvre de Bède, la faisant copier par ses scribes sur de nombreux manuscrits. Peu à peu, l'ère de l'Incarnation est adoptée pour dater les documents officiels anglais, puis romains, avant de s'imposer dans toute l'Europe.

Le processus restera toutefois lent et ce n'est qu'au 13ème siècle que l'usage se généralise à presque toutes les couches de la population.

Une petite erreur

Denys le Petit à qui l'on doit la date de la naissance du Christ s'est trompé de quelques années. Selon les historiens modernes, le Seigneur serait né au plus tard en 4 avant J.-C, année de la mort d'Hérode le Grand. Les textes bibliques sont avares d'indications chronologiques. Denys a donc fait de son mieux avec les instruments dont il disposait.

Denys part de la date de la Résurrection pour fixer celle de l'Incarnation. Une tradition bien établie par les Pères de l'Eglise voulait que Jésus soit sorti du tombeau un 25 mars, alors jour officiel de l'équinoxe de printemps. Cette date a été choisie pour sa valeur symbolique et nullement sur la base de la Bible qui se contente de mentionner la Pâque juive. Denys supposait donc que la Résurrection avait eu lieu le jour de la Pâque et un 25 mars. Il chercha sous le règne de l'empereur Tibère une Pâque tombée un 25 mars. Il en trouva une dont il fit l'an 31 pour respecter l'âge traditionnel du Christ à sa mort, 32 ans. Denys décida en effet de placer la naissance de Jésus à la fin de l'an moins un et n'a pas créé une année zéro.

Se basant sur les données chronologiques de la Bible, parfois contradictoires, les historiens ont reculé avec vraisemblance la naissance du Christ de 3 ou 4 ans, mais aucun d'eux n'est parvenu à rectifier le calendrier.

Peurs de l'an mille

En l'an 1000, il ne s'est rien passé... Pas plus en l'an 2000. Pourtant, ce fut une année attendue. A-t-on aussi attendu l'an 1000? Nous avons en tête les images romantiques, comme celle-ci, du milieu du 19ème siècle: "Le dernier jour de l'an 1000, les Romains dirent adieu à la lumière, à l'espérance, à la vie, et persuadés que le monde touchait à son heure suprême, ils s'acheminèrent en pleurant vers la sombre forteresse ou, dans une froide cellule, veillaient et priaient le pape et l'empereur". Nous savons que nous devons abandonner cette imagerie, élaborée dès la fin du 16ème siècle. Mais que mettre à la place? Les sources sont rares. Presque impossible de savoir ce que le peuple croyait. Nous entrevoyons surtout ce qu'on pensait dans les monastères ou dans les cours importantes. Quelques certitudes: les gens cultivés savaient que c'était l'an 1000 et le surent deux fois! En 1000, c'était le millénaire de la naissance du Christ, en 1032 ou 1033 celui de sa Passion. Le chroniqueur Raoul Glaber, un contemporain, est explicite: "Après les nombreux signes prodigieux qui entourèrent l'an 1000 du Seigneur, il ne manqua pas d'hommes pénétrants pour annoncer des phénomènes non moins considérables à l'approche du millénaire de la Passion; ce qui, à l'évidence, se produisit".

A ces deux occasions, certains ont attendu que des signes renseignent les hommes sur les intentions divines. Des chroniques évoquent des tremblements de terre ou des éclipses en 1000 ou en 1032/3: "L'an mille de l'Incarnation, alors que les Chrétiens célébraient le mystère de la Passion, un tremblement de terre eut lieu. Il fallait que soit rendu manifeste ce qui avait été promis par la bouche de la vérité. Après l'accomplissement de ces signes, chaque chose que nous voyons affermit notre espoir que s'accompliront dans l'ordre les événements qui restent".

L'an 1000 a été attendu: Odilon de Cluny a écrit la vie de la première impératrice du St-Empire, Adélaïde, fille de la reine Berthe. Il y mentionne une seule date, que pourtant Adélaïde ne connut pas, puisqu'elle mourut le 16 décembre 999. Cette date, c'est l'an 1000, et la vieille impératrice apparaît les yeux fixés sur Noël, début de cet an 1000 (le millésime changeait à Noël et pas au 1er janvier): "Comme s'approchait la millième année après l'Incarnation, Adélaïde disait souvent: "Je désire être dissoute et me retrouver avec le Christ". Elle attendait beaucoup la fête de la Nativité, lorsque, décembre achevant son seizième jour, elle déposa le fardeau de sa chair".

Cette attente au moment des millénaires était provoquée par l'Apocalypse, qui annonçait: "Les mille ans écoulés, Satan, relâché de sa prison, s'en ira séduire les nations". Fallait-il croire que ces mille ans étaient bien des années du calendrier et commençaient avec le Christ? Cet extrait d'un "poème de la fin des temps" nous montre qu'on l'a pensé: "Une fois fini l'an 1000 de la Passion du Christ, Satan, que Jésus avait enchaîné en ressuscitant, sera délivré de ses liens".

Conservé par un manuscrit du 12ème siècle, ce poème a été écrit longtemps avant que les historiens n'inventent les peurs de l'an 1000. Attente de l'an 1000, peur, espoir, nous n'en savons pas l'importance, mais il y en eut.

B- SIÈCLE ET MILLÉNAIRE : LE GOÛT DU CLASSEMENT

Les clercs du Moyen-Age ont réinventé le siècle sur le modèle romain. Le siècle paraît indispensable pour situer un événement dans le passé, son usage est pourtant récent. "Né avec le siècle, une atmosphère fin de siècle, les cathédrales du 13ème siècle"... Nous employons naturellement le siècle pour situer un personnage ou un monument, parler de notre époque ou d'une autre. Pourtant, c'est un usage récent et les tentatives de retracer l'histoire du siècle le sont encore plus: on employait si naturellement ce mot qu'on n'éprouvait pas le besoin d'étudier son apparition. Quand on a commencé à s'en occuper, il y a une trentaine d'années, on a cru qu'il avait été inventé à la Renaissance. En fait, les Romains le connaissait déjà et il est réapparu au Moyen Age entre 1200 et 1300.

Il y a un peu plus de 150 ans que les intellectuels, les amateurs d'art et le public cultivé emploient couramment le siècle. Ce n'est donc pas une habitude ancienne, mais l'histoire du siècle commence bien plus tôt.

Parmi les grands écrivains, Voltaire, mort en 1778, est le tout premier à employer souvent le siècle; il sera suivi par Chateaubriand, Stendhal et Hugo. Les historiens avaient commencé bien avant les écrivains, en 1559 précisément. Cette année-là, une équipe, groupée autour de Flaccius Illyricus, un réformé croate, fait paraître le premier volume des "Centuries de Magdebourg". Ce n'est pas le titre du livre, qui est en latin, interminable et pédant: "Histoire ecclésiastique embrassant toute l'idée de l'Eglise du Christ dans ce qui touche à sa diffusion, sa persécution, sa paix, sa doctrine, les hérésies, sa liturgie, son gouvernement, ses schismes, ses conciles, ses figures de proue, ses miracles, ses martyres, les religions hors de l'Eglise et l'état de l'Empire, par centuries, dans un ordre intelligent". Mais les contemporains les nommeront en gardant le mot important du titre - "centuries" - et en y ajoutant "Magdebourg" parce que la page de titre précise "faite à Magdebourg par un groupe d'hommes érudits et pieux". Ces centuries n'ont rien à voir avec Nostradamus, si l'on excepte la manie de l'époque pour les classements par cent: l'histoire y est divisée en périodes de cent ans commençant avec la naissance du Christ. Il y a un volume par centurie. Les "Centuries" ont eu du succès et leur façon de diviser le temps sera repris par d'autres publications historiques. Incontestablement, nous leur devons notre emploi du siècle comme période historique.

Le siècle existait toutefois avant les "Centuries de Magdebourg", mais pas chez les historiens. Dans une lettre datée de 1400 (ce n'est pas un hasard), l'humaniste florentin Salutati parle de deux juristes qui se sont illustrés au "14ème siècle". Il faut remonter plus haut encore: en 1297, deux intellectuels importants l'utilisent dans leurs calculs de la fin du monde. Il s'agit d'un franciscain, Olivi, qui est aussi un pionnier de la réflexion économique, et du médecin du pape Boniface VIII, Arnauld de Villeneuve. Arnauld prédit que "la persécution de l'Antéchrist commencera durant le XIVe centenaire d'années depuis la naissance du Christ, environ la 78e année de ce centenaire", tandis qu'Olivi s'inquiète du fait qu'il manque encore trois ans pour que soit achevé "ce 13ème centenaire de l'incarnation du Christ". On est là trois ans avant l'instauration du Jubilé par le pape Boniface VIII, en 1300. Le pape annonça qu'on recommencerait à chaque "année centenaire". Il n'est pas fait mention de siècle lors du Jubilé, mais la coïncidence n'est pas fortuite: c'est la première fois que l'on s'intéresse à une année ronde de l'ère chrétienne et c'est la première fois que l'on compte les siècles depuis la naissance du Christ.

Avant 1297, le siècle existait, mais compté depuis la fondation de Rome. On voit, vers 1200, les premiers essais de raccorder siècles de Rome et chronologie chrétienne. Ainsi, Olivi et Arnauld ont transféré sur le Christ le point de départ des Romains, qui était l'équivalent de ce 753 avant Jésus-Christ, date de la fondation de Rome. En effet, les Romains fêtaient les centenaires de leur ville; ils organisèrent en particulier des fêtes grandioses en 246 ap. J.-C. pour le millénaire de Rome. Comme nous, les Romains se savaient d'un siècle: "tant le jour de ta naissance que l'anniversaire d'aujourd'hui appartiennent au 10ème siècle", dit un "Traité de l'anniversaire" que l'érudit romain Censorinus offre en 238 ap. J.-C. à un ami pour son 49e anniversaire; ce dernier était donc né en 189. Selon l'ère romaine, cet ami était né en 943 et on fêtait cet anniversaire en 992; ces deux dates sont bien au 10ème siècle de Rome.

Le même Censorinus signale que l'Antiquité a eu l'équivalent des Centuries de Magdebourg: il cite l'historien Pison dont "le septième livre des Annales indique qu'avec l'année 600 de la fondation de Rome commence le septième siècle". L'ouvrage de Pison s'est toutefois perdu.

Evoquer les Romains n'est pas seulement une curiosité: nous avons copié leur siècle, nous ne l'avons pas réinventé. L'exemple de Rome montre aussi que l'on n'avait pas besoin des chiffres arabes pour être sensible aux passages du siècle ou du millénaire: les Romains ont fêté leur mille ans comme nous notre an 2000, alors qu'ils n'avaient pas de zéro. De même, on n'a pas eu besoin du zéro pour savoir qu'arrivaient l'an 1000 de la naissance du Christ, puis celui de sa Passion.

Petits noms de siècles

Pour nous, chaque siècle a comme une personnalité; Daudet parle du "Stupide 19ème siècle!". Il semble que le 17ème a déjà été ressenti comme un tout au moment même où il s'achevait. Il existe, en effet, une Oraison funèbre du dix-septième siècle, parue en 1700; son auteur s'efforce de distinguer le dix-septième siècle des autres. Cette tendance s'affirme avec le pamphlet anti-Lumières du poète Gilbert, paru en 1775. Il s'agit d'une violente attaque contre Voltaire, Diderot, Beaumarchais. Et il s'intitule simplement "Le 18ème siècle". A la même époque, l'Encyclopédie, dans son article "siècle", définit les siècles d'ignorance (que nous appellerions maintenant les siècles obscurs), qui sont pour elle les 9ème, 10ème et 11ème siècles.

On se met aussi à considérer que "siècle oblige". En 1798, la République helvétique prend des mesures de conservation des monuments en affirmant que "la culture et le goût des beaux-arts sont inséparables du bonheur des peuples dans le 18ème siècle". L'année précédente, Châteaubriand, parlant des adversaires irréconciliables de la Révolution, disait qu'ils "se croyaient au 13ème siècle".

Virginia Woolf et le changement de siècle

Dans son roman "Orlando", Virginia Woolf affirme que l'Angleterre devient victorienne au changement de siècle: "Les étoiles scintillaient dans un ciel sans nuages. Alors que résonnait le premier coup de minuit, Orlando remarqua un petit nuage derrière le dôme de St-Paul. A mesure que sonnaient les coups de minuit, le nuage se mit à grossir... Au douzième coup, les ténèbres étaient complètes. Une confusion tumultueuse de nuages avait englouti la ville... Le 18ème siècle avait vécu, le 19ème venait de naître... Le climat de l'Angleterre semblait avoir changé, il pleuvait... mais, et c'était pire, l'humidité gagna bientôt l'intérieur des maisons... La personnalité de l'Angleterre s'altéra et personne ne s'en aperçut. Les effets furent sensibles partout. Le robuste gentilhomme campagnard, toujours prêt à s'installer devant un plat de boeuf arrosé de bière blonde... se mit soudain à frissonner... On capitonna les meubles, on recouvrit murs et tables, rien ne fut laissé nu... Aux orgies de lierre et de verdure dans le sol détrempé à l'extérieur correspondait une fécondité équivalente à l'intérieur. L'existence de la femme moyenne était une succession de grossesses. Elle se mariait à 19 ans et, à 30 ans, elle avait 15 ou 18 enfants, car les jumeaux abondaient. C'est ainsi que naquit l'Empire britannique".

Début de siècle

On ne peut pas parler de changement de siècle ou de millénaire sans que quelqu'un n'objecte: mais ça n'est pas en 2000, c'est en 2001. C'est bien sûr vrai, même si ça n'empêche pas que les premières minutes du 1er janvier 2001 nous ont moins touchés moins que celles du 1er janvier 2000.

Ce décalage d'un an est facile à comprendre. Si vous fêtez l'anniversaire de votre enfant, tout naturellement vous attendrez une année après sa naissance pour en marquer le premier et ainsi de suite; on fêtera ses douze ans quand il aura vécu douze ans complets. En revanche, si vous cherchez un événement capital comme point de départ pour une nouvelle ère, la date de cet événement marquera le début de l'an 1. Aucune ère ne pourrait commencer sans ridicule par une année zéro; c'est ce que montrent les deux dernières tentatives d'imposer une ère non chrétienne: imaginons la Révolution française décréter que la proclamation de la République marquait le début de l'an zéro ou Mussolini affubler sa marche sur Rome du même zéro; ça n'aurait séduit que leurs ennemis.

Si l'événement choisi comme point de départ est une naissance, l'ère a ainsi, inévitablement, une année de plus que son héros. On sait que l'ère chrétienne est fausse de quelques années, mais même si elle avait été correctement calculée, le Christ ne pouvait qu'avoir 10 ans en 11 ou 23 ans en 24...

C'est le passage du 17ème au 18ème siècle qui a suscité les premiers écrits à ce propos. On trouve aussi bien en France qu'en Allemagne de petits traités intitulés par exemple "La question décidée sur le sujet de la fin du siècle: si l'année 1700 est la dernière du dix-septième siècle ou la première du dix-huitième". Qu'on se pose la question était signe que le succès du siècle allait croissant

C- L'INVENTION DE LA PRÉHISTOIRE: QUITTER LA BIBLE

Il y a 150 ans, le monde était jeune. Il se passait de la préhistoire. Longtemps, les érudits étaient convaincus que le monde avait été créé entre 5000 et 4000 av. J.-C. Mais que faire des fossiles et des hommes des cavernes?

La Préhistoire, l'Antiquité, le Moyen Age, l'Epoque moderne, puis l'Epoque contemporaine. Ces ères conditionnent notre vision du passé. Elles vont de soi. Selon ces cinq périodes, les bibliothèques classent les livres; les universités distribuent les chaires; les écoles organisent leurs programmes.

Et pourtant, les âges de l'humanité se sont mis en place très lentement, pour s'affirmer à la fin du 19ème siècle, voire même au début du 20ème.

A la fin du 14ème siècle, Pétrarque, s'appuyant sur la tradition scolastique, distingue le temps du milieu qui a succédé à l'époque romaine et annonce une période plus heureuse. En quelques vers, le poète italien esquisse trois période: l'Antiquité, le Moyen Age et l'Epoque moderne... Manque encore la Préhistoire.

La prise de conscience qu'il y avait une histoire avant l'histoire a mis plus de temps à s'imposer. Cependant, dans un des premiers textes de la Grèce antique, le poète Hésiode évoque les âges du monde qui ont précédé le sien, chacun étant préférable au suivant: l'âge d'or, d'argent, de bronze, celui des Héros et puis l'âge du fer, dans lequel prétendait vivre le malheureux Hésiode; mais il s'agit d'une vision poétique et guère argumentée. Elle ne survivra pas au paganisme. Les historiens antiques savaient bien qu'avant les Grecs, les Egyptiens, les Assyriens et les Babyloniens connaissaient l'écriture et fondaient des empires, mais n'entraient guère dans les détails et la chronologie. Ils furent tentés d'humaniser les dieux de l'Olympe pour en faire de simples mortels des temps anciens. Bref, un passé ancien existait bel et bien, mais ces contours restaient imprécis.

Le triomphe du christianisme fit de l'Ancien Testament un document historique incontestable et du coup, le monde se voyait doter d'un début datable. Il suffisait d'étudier les infinies généalogies de la Bible. C'est ainsi que des chroniqueurs chrétiens du 4ème siècle comme Eusèbe ou saint Jérôme purent placer le début du monde à une date qui correspond à 5181 av. J.-C. Ils établirent des correspondances chronologiques savantes entre l'histoire hébraïque et celle de la Grèce et de Rome.

On en resta là pendant 1300 ans. En 1650, un évêque anglais nommé James Ussher précisa les choses: le monde avait été créé en 4004 av. J.-C., au soir du 22 octobre.

C'est l'étude de la géologie qui vient ébranler l'édifice. La découverte de fossiles marins sur les montagnes troublait les érudits. Comment expliquer leurs présences si loin de la mer: une explication s'imposa dès le 15ème siècle, le déluge biblique.

Dès 1749, le naturaliste français Buffon refuse cette vision. Il entrevoit que la chronologie traditionnelle ne peut expliquer ce phénomène; pour lui, les 40 jours du déluge n'ont pas suffi à créer les nombreuses stratifications de la terre: il se risque à donner un chiffre; la terre est vieille d'au moins 75'000 ans. C'est également un Français qui construit une théorie sur les différentes strates. Pour lui, les fossiles trouvés dans les profondeurs sont plus anciens que ceux de la surface.

Lamarck en 1809 porta un nouveau coup aux créationnistes assis sur la Bible pour expliquer l'origine du monde: il posait en premier l'hypothèse de l'évolution des espèces. Mais sans rencontrer d'audience. Il faut Darwin en 1871 pour que la théorie de l'évolution et de la longue durée commence à triompher.

Toutefois, les passionnés d'archéologie n'ont pas attendu Darwin pour créer la préhistoire. C'est un amateur danois éclairé, commerçant de formation, qui découvre l'homme des cavernes et qui invente, presque par mégarde, les âges de la pierre, l'âge du bronze et l'âge du fer. Christian Jürgensen Thomsen, n'avait jamais mis le pied à l'université. Il se vit confier les collections du musée de Copenhague, le premier musée archéologique national, en raison de sa passion pour l'étude des anciennes monnaies. Il se trouva à la tête d'un fatras d'objets anciens manufacturés. Impossibles à classer. Il décida de le faire à la manière d'un commerçant: selon la matière utilisée, pierre, bronze et fer. En maniant les objets, il eut l'intuition que ceux de pierres étaient les plus anciens. En 1836, il publiait un ouvrage défendant la thèse des trois âges préhistoriques et s'appuyait, le premier sur des stratigraphies, la place des trouvailles dans les couches de la terre, pour justifier sa chronologie relative. Il rencontra le scepticisme. Son disciple Johann Worsaae affina le modèle en soutenant que l'âge de la pierre avait été très long et en distinguant la pierre taillée, le paléolithique de l'âge de la pierre polie, le néolithique.

Passionné par la question, le roi du Danemark Frédéric VII fit entreprendre des fouilles pour confirmer l'hypothèse. Taquin, le roi aurait même caché deux pierres polies dans un site de la pierre taillée pour susciter la stupeur chez les archéologues... Puis, il proclama officiellement l'existence de civilisations anciennes et inconnues.

La découverte de l'homme préhistorique mit du temps à pénétrer le monde francophone. La Suisse fut pionnière dans la publicité des idées danoises.

L'archéologue Fernand Keller fouillait les bords du lac de Zurich. En 1853, il proclamait que comme en Scandinavie, on trouvait en Helvétie les trois âges de la pierre, du bronze et du fer. Le premier à approuver, en français, la théorie scandinave est l'érudit vaudois A. Morlot en 1858, lors d'une séance de la Société vaudoise des sciences naturelles.

L'homme préhistorique existait. Restait toutefois à le dater. Aucun archéologue n'avait affronté la question de la validité des durées dans la Bible. C'est un Français, également archéologue amateur, nommé Jacques Boucher de Perthes, qui fera pour l'homme, ce que Buffon avait fait pour la terre: reculer l'âge de l'humanité bien avant l'époque présumée d'Adam et Eve. En 1849, il distinguait en premier une civilisation antérieure aux Celtes. Grâce à la paléontologie, il démontrait que des hommes différents vivaient à une époque où les mammouths paissaient la France. Il pensait que les hommes de l'âge la pierre avaient disparu dans une catastrophe antérieure au déluge. En 1857, il publiait un second volume où il parlait des glaciations et contestait la chronologie biblique. Comme l'auteur était un directeur des douanes et non un professeur d'université, il fallut des années pour que sa théorie, appuyée sur des preuves archéologiques, fasse son chemin.

Les savants français doutaient: on avait bien trouvé des objets, mais aucun squelette dans les couches les plus anciennes. Boucher de Perthes promit une récompense au premier qui trouverait des os humains. En 1863, un ouvrier, plus cupide que désireux de faire avancer la science, se procura une mâchoire qu'il fit semblant de découvrir dans des couches anciennes. Elle était récente, mais le monde scientifique français fut convaincu, alors que des savants anglais affirmaient qu'elle était en trop bon état pour être ancienne. Une commission d'enquête franco-anglaise conclut à son authenticité. Il faut dire que les Français disposait d'une voix de plus que les Anglais... La partie était gagnée.

Dès lors, presque tout le monde reconnut la haute antiquité de l'humanité. Le mot préhistorique devait être encore inventé, on parlait jusqu'alors de période prédiluvienne. C'est à l'Exposition nationale de Paris de 1867 que le vocable fait son apparition officielle. Depuis lors le monde n'a cessé de vieillir: le perfectionnement des méthodes de datation et les découvertes en Asie puis en Afrique ont donné des centaines de milliers d'années supplémentaires à l'humanité.

Des fresques trop belles

Les premiers archéologues qui ont mis en évidence la haute antiquité de l'homme partageaient la vision du monde de leurs contemporains. Au 19ème siècle, le déroulement du temps implique un marche vers le progrès. Selon ce schéma, les premiers hommes ne pouvaient être intellectuellement que de petits enfants, incapables de disposer d'une religion ou de concevoir un art digne de ce nom.

Les sublimes fresques que l'on découvrait au 19ème siècle en Espagne puis en France dans les grottes ne collaient pas à cette vision. Pas plus que des tombes qui démontraient une conception de l'au-delà.

En 1868, la découverte de sépultures préhistoriques en Dordogne accompagnées d'offrandes funéraires fut donc considérée comme une supercherie par le monde savant. En 1889, la Société d'anthropologie de Lyon refusa d'accorder son crédit à des fresques découvertes dans le Gard, trop belles pour être vraies.

Il fallut attendre le début du 20ème siècle et une nouvelle génération d'archéologues pour authentifier les fresques et l'existence d'une religion de l'homme préhistorique. Dès 1901, la conversion fut massive. Elle fut rendue possible par l'évolution d'autres sciences humaines. C'est sans nul doute, l'ethnologue anglais James Frazer qui permit cette révolution. Son gigantesque ouvrage "Le Rameau d'or", paru dès 1891, démontrait que les peuples prétendument primitifs pouvaient manifester un art et une religion d'une complexité inouïe.

D-ANTIQUITÉ ET MOYEN-AGE. UNE INVENTION DE LA SCHOLASTIQUE

Inventé par Pétrarque, le Moyen Age est vraiment né au 19ème siècle. Longtemps le Moyen Age fut considéré comme l'époque où le monde s'est endormi après l'éclat de l'Antiquité.

"L'histoire du Moyen Age est connue depuis trop peu de temps pour qu'on puisse l'enseigner aux enfants". Cette phrase a été prononcée par un député à la tribune du Grand-Conseil, à Lausanne, le 30 novembre 1837. On discutait alors de l'introduction de l'histoire dans les programmes scolaires vaudois, introduction difficile qui fut refusée d'abord, puis acceptée après un second débat.

Malgré les apparences, ce n'est pas une phrase stupide. Bien sûr, le Moyen Age n'a pas été inventé au 19ème siècle; c'est alors un concept vieux de cinq siècles, mais sa vogue commence à ce moment.

C'est dans les années 1820-1830 que partout en Europe on se met à étudier l'histoire du Moyen Age. Après les bouleversements intellectuels et politiques du 18ème siècle, de la Révolution et des guerres napoléoniennes, chaque pays pense trouver dans son histoire médiévale, l'origine de ses libertés, de sa littérature, de son sentiment national.

En France comme en Angleterre, à Turin comme à Berlin, les particuliers et les gouvernements lancent de grands projets de publication de chroniques, d'actes et de registres. Ce mouvement se retrouve dans nos cantons: Fribourg publie son Recueil diplomatique dès 1839 et Neuchâtel ses Monuments dès 1840; en 1837, la Société d'histoire de la Suisse romande s'était fondée à Lausanne et se mit à publier pour l'essentiel des sources médiévales.

On ne publie pas que des sources; de grandes synthèses nationales voient le jour, comme l'Histoire de France de Michelet. Elle commence à paraître en 1833 et, pendant onze ans, les volumes -il y en aura six- sont consacrés au Moyen Age.

Dans le même temps, le Moyen Age envahit la culture: l'Europe du milieu du 19ème siècle construira ses églises, ses hôtels, ses parlements et même parfois ses gares en néo-gothique. Elle commence à protéger ses monuments.

Walter Scott est alors immensément célèbre et, dans toute l'Europe, ce sont les adultes qui le lisent... Ce n'est pas un hasard si l'écrivain "moyenâgisant" le plus célèbre est britannique (écossais plus précisément).

L'Angleterre a ressuscité le Moyen Age un peu plus tôt que le reste de l'Europe, déjà dans la seconde moitié du 18ème siècle; on s'était mis à construire en gothique et, surtout, à se prendre de passion pour le roman d'horreur: squelettes dans les souterrains, spectres, amoureux pourchassés, poisons et trahisons ont un succès longtemps sans parallèle sur le Continent.

Le Moyen Age occupe beaucoup de place dans notre culture, mais nous ne pensons plus que ce mot a un sens. Il signifie "l'âge du milieu", c'est-à-dire la période qui sépare l'Antiquité des temps modernes. L'histoire du Moyen Age commence au 14ème siècle: l'idée de ce temps intermédiaire apparaît pour la première fois, semble-t-il, sous la plume de Pétrarque. Pétrarque n'est pas seulement un grand poète italien, mais un partisan passionné de la Rome antique. Il en regrettait la grandeur politique et méprisait la culture théologique et universitaire de son temps (ce que nous appelons la scolastique); il voulait lui substituer une culture littéraire et morale reprise de l'Antiquité. Pour ce faire, il s'est beaucoup occupé de retrouver des oeuvres antiques en allant à la chasse aux manuscrits et il a cherché à restaurer le latin dans sa pureté classique.

Homme extrêmement célèbre de son vivant déjà, laissant une œuvre immense, bientôt imitée, il est certainement à l'origine de la Renaissance. Et lui-même, à la fin de sa vie, croyait peut-être à un renouveau et y appelait. Jeune, il se moquait âprement de son temps: "J'ai bien de la peine à penser qu'il y a eu quelque chose de plus misérable ou plus proche de la fin que notre époque", mais, peu à peu, il se met à espérer en un renouveau qu'il ne verra pas mais qui est possible et même proche. Il se voit "comme établi sur la frontière entre deux peuples, regardant à la fois en avant et en arrière". Une "lettre en vers", de 1373, résume sa position tout à la fin de sa vie: il lui reste un an à vivre. "Il aurait fallu naître plus tôt ou plus tard, car il y a eu et il y aura peut-être un âge plus heureux" dit-il avant d'appeler à un sursaut: "Si nous ne nous levons pas, le déshonneur est accompli". C'est à cette occasion qu'il a inventé, pourrait-on dire, le Moyen Age. "Je vis, mais en m'indignant que le destin, nous ayant placé en de tristes siècles, nous livre à des années pire encore", venait-il de se lamenter et, pour reparler de ces tristes siècles et de ces pires années, il s'exprime ainsi "Tu vois que la laideur a conflué dans le temps du milieu et la honte dans le nôtre".

Ce "temps du milieu", les humanistes qui succèdent à Pétrarque vont le réutiliser et ils appellent "moyens" certains écrivains, non pas pour dire qu'ils étaient médiocres, mais qu'ils avaient vécu après la décadence de Rome. C'est au 16ème siècle que l'expression s'impose largement et qu'on la traduit dans les langues vulgaires, d'abord en allemand; on signale "mitteljärige" en 1519, chez l'humaniste suisse Vadian. Quant au français "Moyen Age", il apparaît en 1572, chez le juriste Pierre Pithou.

Cette période ainsi créée mettra longtemps à trouver des limites précises. Il n'est pas si facile (ni si raisonnable) de décider quand finit l'Antiquité ou quand commence autre chose que le Moyen Age. La chute de Constantinople en 1453, date traditionnelle de la fin du Moyen Age, apparaît dès le 17ème siècle; pour fixer la fin de l'Antiquité à 476, date de la scolaire déposition de Romulus Augustulus, il faut attendre le 19ème siècle. Mais très tôt, il alla de soi que le Moyen Age avait duré un millénaire. "Les muses avaient dormi mille ans" dit-on déjà au 15ème siècle.

Roman et gothique

Il faut attendre le 19ème siècle pour distinguer le style roman du style gothique. Les Anglais réhabilitèrent un Moyen Age si méprisé que les cathédrales en firent parfois les frais.

En vacances comme devant une photo, nous ne sommes même pas fiers de distinguer une église romane d'une église gothique, tant cela paraît aller de soi. Nous savons aussi que les églises romanes sont plus anciennes que les gothiques: chacun de ses styles correspond à une époque, même si nous n'ignorons pas qu'au 19ème siècle bien des églises et d'autres bâtiments ont à nouveau été construits en style roman ou gothique.

Ces compétences de touriste ou de feuilleteurs de livres d'art sont récentes. Il y a deux siècles elles ne faisaient pas partie de la culture et il n'y avait pas de spécialistes capables de dater un monument médiéval. Le mot "roman" en art n'existait pas et le mot "gothique" était un qualificatif injurieux, employé depuis la Renaissance pour qualifier tout ce qui avait été construit durant le Moyen Age.

Les Italiens de la Renaissance, comme leurs successeurs, voulaient faire revivre la Rome antique. Ils en admiraient l'histoire, le droit et les arts. Cette civilisation qu'ils regrettaient avait été détruite par les Barbares qui avaient conquis l'Empire romain aux 4ème et 5ème siècles. Et ces Barbares, nous leur connaissons toutes sortes de noms: Ostrogoths, Vandales, Wisigoths, Francs, Burgondes et autres Lombards. A la Renaissance, on parlait simplement de Goths. Comme, dans l'imaginaire de l'époque, les Goths avaient pratiquement tout détruit, ce qui était plus récent que la fin de l'Empire romain, c'était eux qui l'avaient bâti. Les bâtiments du Moyen Age étaient donc gothiques; tout ce que les autres arts avaient produit l'était aussi. On voit au 16ème siècle Rabelais évoquer en latin "l'obscurité épaisse de l'époque gothique" et faire dire à Gargantua que dans sa jeunesse "le temps était encore ténébreux et sentait l'infélicité et calamité des Goths, qui avaient mis à destruction toute bonne littérature". Biographe des artistes italiens, Vasari fait au milieu du 16ème siècle une évocation aussi précise qu'horrifiée de l'architecture des cathédrales: "Sur les façades et les parties décorées, de maudites petites niches s'empilent les unes sur les autres, avec tant de pyramides, de pinacles, de feuilles qu'il semble impossible que cet assemblage arrive à tenir debout et à garder son équilibre. Tout cela semble être en papier plutôt qu'en pierre ou en marbre... Souvent, à force d'empiler motif sur motif, le sommet d'une porte va jusqu'à toucher le toit. Ce style fut créé par les Goths. Après avoir ravagé les constructions antiques et tué les architectes dans les guerres, ils élevèrent avec les survivants des édifices de ce style".

La haine des monuments médiévaux, tous qualifiés de gothiques, est majoritaire jusqu'à la fin du 18ème siècle, mais se concentre surtout sur l'ornementation. Molière parlera "des ornements gothiques, ces monstres odieux des siècles ignorants". C'est la sculpture médiévale qu'on déteste, en pierre comme en bois: les porches à statues, les stalles, les jubés, les tombeaux. En revanche, on est sensible à la hauteur des églises gothiques, à leur lumière. Grand architecte classique du règne de Louis XIV, Claude Perrault avoua : "le goût de notre siècle ou, du moins, de notre nation est différent de celui des Anciens et peut-être qu'en cela il tient un peu du gothique, car nous aimons l'air, le jour et les dégagements". Voilà pourquoi les cathédrales ont presque toutes survécu : elles auraient bien sûr coûté cher à remplacer, mais il y aurait eu des villes assez riches pour le faire. On ne les a pas reconstruites surtout parce qu'on les admirait. Mais on aurait voulu qu'elles soient plus pures et plus nettes de lignes, comme en témoigne au 18ème siècle l'architecte de la cathédrale d'Amiens. "Cet édifice, l'un des plus vastes et les plus magnifiques que l'architecture gothique ait produits, était comme tous les autres défiguré par un horrible jubé, par un retable d'autel grossier et monstrueux, par des dossiers de stalles chargés d'un amas de colifichets tudesques". Cet architecte sauva intelligemment la cathédrale par ses travaux de consolidation, mais la vida autant qu'il put.

Cette attitude dura longtemps. En 1827 encore, le restaurateur de la cathédrale de Lausanne démolit le jubé, belle construction pourtant du 13ème siècle, à colonnes de marbre noir (il en reste deux ou trois), qui séparait la nef du chœur et protégeait les stalles. Ces stalles, elles aussi du 13ème siècle, comme la cathédrale qu'on restaurait, furent enlevées et disparurent en grande partie. Le jubé et les stalles de Lausanne manquèrent de chance: à cette époque, en effet, le goût changeait.

C'est en Angleterre que le goût du gothique revint d'abord; des architectes s'y intéressent dès la première moitié du 18ème siècle, puis un grand mécène et homme de culture, Horace Walpole, richissime fils d'un premier ministre, se fait construire une demeure d'apparat, Strawberry Hill, en style approximativement gothique. Ce même Walpole met à la mode le Moyen Age comme décor de romans historiques. Son "Château d'Otrante", en 1767, est le premier en date des romans fantastiques, les "romans gothiques", qui terrorisèrent délicieusement le public anglais et l'habituèrent à un monde de moines cruels, de souterrains, de poisons, de spectres. Au premier chapitre du roman de Walpole, le prince voit son fils, écrasé, dans la cour du château: "Quel spectacle pour les yeux d'un père, il voyait son enfant écrasé et presque enseveli sous un gigantesque heaume, cent fois plus grand qu'aucun casque jamais fait pour un être humain et couvert d'une quantité proportionnée de plumes noires". On le voit bien, les accessoires de ce nouveau genre de romans sont médiévaux.

Le goût anglais passa sur le Continent un peu avant la Révolution; on commença à décorer les parcs de grandes maisons avec de petites constructions en style médiéval: pigeonnier ou tour en ruine. La Révolution mit en danger bien des bâtiments privés de leur usage: monastères nationalisés et sans plus de moines, églises sans culte, châteaux confisqués à des propriétaires guillotinés ou émigrés, palais royaux, furent mis en vente et détruits pour vendre les matériaux et réutiliser le terrain. En réaction, très vite, à Paris comme en province, des musées se fondèrent pour sauver au moins des morceaux de monuments: portes, colonnes, tombeaux. On se mit aussi à étudier ces monuments et leur style: pour y arriver, il fallut faire un effort de terminologie et de datation.

C'est en 1818 qu'apparaît pour la première fois le mot "roman" pour désigner les bâtiments antérieurs au 13ème siècle; c'était une façon de dire que l'architecture romaine survivait dans ce style sous une forme dégradée, comme la langue latine survit un peu dans les langues romanes. Le mot "gothique", lui, cesse d'être vague et souvent dépréciatif pour désigner les bâtiments construits dès le 13ème siècle et utilisant l'ogive. En même temps, on récusa tout lien entre le style gothique et les Goths, car, comme le dit Stendhal, "personne ne songeait plus à ces barbares en l'an 1200".

Stendhal est l'un des écrivains français qui répercuta le mieux dans le grand public la nouvelle terminologie inventée par les premiers spécialistes de l'architecture médiévale. Dans ses "Mémoires d'un touriste", une description de la France parue en 1838, il place à plusieurs endroits des mémentos pour que les voyageurs puissent parler techniquement des monuments qu'ils voyaient : "La pluie à verse qu'il fait ce soir (se figure-t-on quelque chose de décourageant comme la pluie à verse qui tombe à grand bruit sur le pavé d'une laide ville de province à sept heures du soir?), la pluie donc me donne le loisir et, qui plus est, l'audace de présenter au lecteur: 1. L'histoire de l'architecture romane qui, au 11ème siècle, succéda à la romaine et la copia autant que la misère et la barbarie des temps le permettaient. 2. L'histoire de l'architecture gothique qui succéda à la romane au 13ème siècle, et fut remplacée elle-même vers l'an 1500 par la Renaissance".

Victor Hugo en fit autant; "Notre-Dame de Paris", publié en 1831, n'est pas seulement l'histoire d'Esmeralda et de Quasimodo, mais un cours d'architecture médiévale : "Revenons à Paris et au 15ème siècle. Ce n'était pas alors seulement une belle ville; c'était une ville homogène, un produit architectural et historique du Moyen Age, une chronique de pierre. C'était une cité formée de deux couches seulement, la couche romane et la couche gothique, car la couche romaine avait disparu depuis longtemps".

Gothique et roman ne se répandent pas qu'en littérature. Le goût de la collection d'objets médiévaux se répand et le mobilier s'en inspire. Dans sa "Confession d'un enfant du siècle", parue en 1836, Musset marque sa surprise devant ces bric-à-brac envahissants : "Pour donner une idée de l'état où se trouvait alors mon esprit, je ne puis mieux le comparer qu'à un de ces appartements comme on en voit aujourd'hui, où se trouvent rassemblés et confondus des meubles de tous les temps... Les appartements des riches sont des cabinets de curiosités; l'antique, le gothique, le goût de la Renaissance, celui de Louis XIII, tout est pêle-mêle... nous avons de tous les siècles, hors du nôtre, chose qui n'a jamais été vue à une autre époque; l'éclectisme est notre goût; nous prenons tout ce que nous trouvons, ceci pour sa beauté, ceci pour sa commodité, telle autre chose pour son antiquité, telle autre pour sa laideur même; en sorte que nous ne vivons que de débris ". On bâtit de plus en plus dans les deux styles médiévaux, mais surtout en gothique. En France, les premières maisons gothiques sont bâties durant le Premier Empire, suivies par des églises et des bâtiments publics qui envahissent le paysage au milieu du siècle. Parallèlement, l'Allemagne redécouvrait le gothique qu'elle voyait comme son style national et l'Angleterre poursuivait sur sa lancée du 18ème siècle. Dans presque toute l'Europe des années 1860 ou 1880, même les gares et les marchés aux poissons sont gothiques.

Chapitre 4: fêtes laïques

L'écrasante majorité des fêtes qui rythment l'année actuelle ont une origine et une signification chrétiennes. Seule une poignée de célébrations ne possèdent pas le moindre lien avec le christianisme. Il s'agit soit de fêtes plus anciennes que le Christ, comme les anniversaires ou le premier janvier, soit de créations récentes, comme les fêtes nationales ou les jours consacrés à un thème, le travail, la femme ou le sida... Ce n'est pas surprenant. La laïcisation de la société date d'hier.

Il reste que des fêtes ont traversé deux millénaires sans devenir chrétiennes. Les autorités ecclésiastiques ont lutté avec acharnement contre les célébrations païennes, parvenant à les éradiquer ou à en travestir la signification. Dans ces conditions, comment des fêtes restées imperméables à toute christianisation ont pu survivre? De nombreuses fêtes et traditions agraires d'origine païenne ont duré pendant tout le Moyen Age. Elles n'ont disparu qu'au moment où la proportion de paysans dans la population totale a fondu. Les fêtes sont si solidement ancrées dans les esprits qu'il faudrait peut-être moins expliquer les survivances que les disparitions.

Aujourd'hui, il paraît presque arbitraire de distinguer aussi nettement que nous le faisons ici célébrations religieuses et laïques. En effet, les chrétiens sont certes parvenus à éradiquer nombre de fêtes païennes. Toutefois, par un retour des choses, la laïcisation de la société détruit progressivement les symboles chrétiens les plus forts. Pour beaucoup de gens, l'Epiphanie est davantage un gâteau avec une fève que l'adoration de Jésus par les premiers gentils; la Chandeleur évoque plus des crêpes que la purification de la Vierge Marie. Nous exagérons toutefois.

En effet, le sens chrétien de ces fêtes et d'autres plus marquées restent puissants, malgré le fait que les rites alimentaires prennent une place considérables. Les fêtes religieuses présentent toujours une résonance différente de celle des fêtes laïques. Voilà qui justifie de traiter dans des chapitres différents ces deux sortes de fêtes annuelles.

     

A- ANNIVERSAIRES ANTIQUES ET ANGLAIS

Qui songerait aujourd'hui qu'il ressuscite un antique rite païen lorsqu'il réunit amis et parents pour son anniversaire de naissance? Pourtant, le penseur chrétien Origène en 254 de notre ère rejette l'anniversaire comme une pratique d'idolâtres: "Les pécheurs se réjouissent et font la fête en de tels jours. Car nous trouvons dans l'Ancien Testament que Pharaon, roi d'Egypte, consacrait à son jour de naissance une fête et qu'Hérode, dans le Nouveau Testament faisait la même chose". Origène a raison. L'anniversaire de naissance est étranger à la culture judéo-chrétienne. Il s'agit d'une pratique religieuse romaine. Pour comprendre son origine, il faut remonter plus loin encore.

D'après les sources écrites, les premiers à célébrer des anniversaires sont les pharaons. Il ne s'agit toutefois pas de célébrer la date de naissance, mais celle du début de règne. Ils le font parce que les Egyptiens commémoraient les grandes actions de leurs dieux chaque année à date fixe. Les particuliers notaient le jour de la naissance de leurs enfants, mais sans fêter leurs anniversaires.

De même, en Grèce antique, les anciens célébraient chaque mois le jour anniversaire de leurs dieux; ils se réunissaient aussi sur les tombes pour fêter les anniversaires du décès de leurs défunts, mais pas ceux de naissance des particuliers en vie.

Hérodote au 5ème siècle avant notre ère, découvre avec surprise une coutume des Perses dont l'Empire couvrait le Proche et Moyen-Orient: "Un jour entre tous est chez eux marqué par des solennités particulières: c'est pour chacun son jour de naissance". Le Père de l'histoire nous apprend que l'anniversaire des Perses donne lieu à un banquet. Peut-être, faut-il expliquer cette particularité par le fait que les Perses connaissaient l'astrologie, science établie par leurs sujets les Chaldéens qui implique une attention particulière au jour de naissance. Depuis l'Antiquité également, les Chinois fêtaient leur anniversaire: la pratique omniprésente de l'astrologie rend cette date cruciale dans l'Empire du milieu.

Les Romains en revanche ont fêté leur anniversaire avant de connaître l'astrologie. Ils étaient convaincus qu'en même temps que chaque individu, aussi bien homme que femme, naissait un bon et un mauvais génie. Tout comme les Romains célébraient l'anniversaire de leurs dieux, ils fêtaient celui de leur bon génie. L'occasion de célébrer un sacrifice sur l'autel familial, d'inviter des amis qui venaient chargés de cadeaux de bon augure, destinés autant au génie qu'à l'individu. Il s'agit donc d'une fête avant tout religieuse, même si au cours du temps, les cadeaux et les hommages semblent davantage dirigés vers l'individu que vers le génie qui veille sur lui.

Dans les premiers siècles de notre ère, les chrétiens ressentent la fête d'anniversaire comme un rite d'une autre religion, mais si bien implantée qu'elle s'impose chez eux aussi. Preuve en est la création de l'anniversaire du Christ, le 25 décembre, au 4ème siècle de notre ère.

Difficile de déterminer à quel moment l'anniversaire chez les particuliers disparaît en Occident. Toujours est-il que sur les pierres tombales du 7ème siècle, beaucoup de familles reconnaissent qu'elles ignorent l'âge exact de leurs défunts; voilà une preuve indirecte que l'on ne célébrait plus les anniversaires. Seuls quelques rois francs jusqu'au 9ème siècle perpétuaient la tradition romaine. Puis, c'est le silence: la grande majorité des gens ne connaissent ni le jour ni l'année de leur naissance. La seule fête annuelle d'un individu était celle de son saint patron.

La résurgence de l'anniversaire s'explique partie par le retour de l'astrologie vers le 14ème siècle, partie par la Réforme. Quand l'astrologie revient en force, les nobles se mettent à être attentifs au jour de naissance de leurs enfants pour pouvoir tirer un horoscope. Toutefois, c'est la Réforme qui ressuscite véritablement l'anniversaire de naissance. Dans les pays protestants, il devient en effet difficile de fêter les individus le jour de leur saint patron. La pratique sent trop le catholicisme. A cela s'ajoute que pour, se démarquer, les protestants donnent à leurs enfants de noms tirés de l'Ancien Testament; les prophètes hébreux n'ont pas tous une fête dans la liturgie.

La tradition de fêter son saint patron va donc lentement se reporter sur le jour anniversaire. C'est, semble-t-il, en Angleterre que l'on ressuscite la coutume. Cela   commence par la famille royale. Ainsi Charles II en 1661 fête son anniversaire.   Les nobles emboîtent le pas au roi. Il faut attendre le siècle suivant pour que la coutume arrive en France, où la concurrence avec la fête du saint patron s'avéra acharnée; elle fut moins forte en Allemagne: dans les régions catholiques, on célébrait tout simplement   l'anniversaire et la fête du saint patron. En Russie, les anniversaires des tsars deviennent également l'occasion de réjouissances publiques. C'est toutefois au 19ème siècle que les particuliers dans presque tout l'Occident se mettent à célébrer leurs anniversaires. C'est aussi à cette époque qu'apparaissent les bougies, soit sur le gâteau, soit à côté. Tout un chacun se met à inviter des amis. L'anniversaire privé quitte le cercle purement familial ou officiel. Au bon génie près, la fête romaine est pleinement ressuscitée.

Les institutions aussi

De nos jours, les institutions, des plus grandes au plus petites, fêtent leur anniversaire avec faste: du bicentenaire de la Révolution française au millénaire de Cudrefin, on assiste à des mobilisations de plusieurs mois avec fêtes et publications. Presque tous les pays ont une fête nationale qui rappelle un événement et font que les habitants en mémorisent la date: le 14 juillet ne va pas sans 1789, ni le 1er août sans 1291. Et les Suisses organisent une fête plus grande que les autres années en 1941, 1991 et feront certainement de même en 2041. En outre, les centenaires de la mort ou de la naissance de grands artistes et écrivains rythment la recherche, la publication de leurs œuvres, le calendrier des expositions.

Les Romains fêtaient chaque centenaire de leur ville et des réjouissances grandioses présidèrent à son millénaire, en 246. En revanche, en 346, l'Empire s'était largement christianisé; les milieux restés païens déplorèrent la disparition de la commémoration.

Au Moyen Age, de telles pratiques sont inconnues. C'est vraisemblablement le succès du siècle qui a entraîné celui de l'anniversaire. Après tout, le siècle est aussi un anniversaire, celui du 13ème, du 14ème, du 15ème centenaire de la naissance du Christ. Comme le siècle, le centenaire naît timidement à la fin du Moyen Age. A ce moment, les historiens se montrent soucieux de préciser que tel auteur ou grand personnage a vécu il y a, mettons, 400 ans; on voit surtout Aix-la-Chapelle consacrer sa cathédrale le 28 janvier 1414, 600ème anniversaire de la mort de Charlemagne. Il avait été enterré dans sa chapelle d'Aix que les architectes avaient respectée lors de la nouvelle construction. Comme le siècle aussi, les centenaires sont plus largement célébrés dès les années 1550 (en 1581 Soleure est consciente du centenaire de son entrée dans la Confédération) et s'imposent au 19ème siècle. En 1891, la Suisse fête avec faste son sixième centenaire et Berne son septième. Nous n'avons plus cessé.

B- LE PREMIER JANVIER, UN CADEAU DE ROME

La fête du 1er janvier remonte aux débuts de Rome. A l'époque préhistorique, les premiers Romains célébraient le début de l'année le 1er mars, début du réveil de la nature et de la saison militaire. Ce choix est logique puisque le calendrier romain est à l'origine lunaire et se soucie peu des solstices. Probablement sous l'influence étrusque, les Romains adaptèrent à l'année solaire leur calendrier lunaire, peut-être déjà au 8ème siècle av. J.-C. Ils fêtèrent dès lors le début de l'an nouveau à la période du solstice. Précisément à l'apparition de la nouvelle lune qui suivait le solstice d'hiver, soit au 1er janvier. Quelques cérémonies liées à un début d'année subsistèrent longtemps en mars. Ainsi, les deux consuls, à l'origine chefs de l'armée, entrèrent en fonction le 1er mars jusqu'en 153 av. J.-C, bien que le début de l'année fût sans aucun doute depuis longtemps au 1er janvier. Cette survivance peut étonner puisque les noms des deux consuls servaient à désigner l'année.

Le nom du mois de janvier montre toutefois que le 1er de ce mois marque un changement. "Janvier" dérive du dieu à double visage, Janus, qui regarde le passé et l'avenir. Cette divinité très ancienne préside aux portes et aux passages. Un dieu particulièrement indiqué pour marquer le début de l'année.

Le premier jour de l'année était l'occasion d'une double fête. La première était publique: dès 153 av. J.-C., les Romains célébraient l'entrée en charge des deux nouveaux consuls. La seconde fête était privée: les Romains saluaient la nouvelle année par un banquet et par des souhaits réciproques; ils offraient des étrennes à leurs amis.

Ses cadeaux ne constituaient pas qu'une marque d'amitié. Ils avaient une connotation religieuse et superstitieuse. Il s'agissait de cadeaux de bon augure. A l'origine, les Romains s'échangeaient des rameaux d'olivier. Une manière de garantir la fécondité et la richesse à leurs amis grâce à la symbolique du rameau toujours vert. Progressivement, les branches furent remplacées par des pièces d'argent qui avaient le même sens symbolique ou par des sucreries, figues ou miel, afin que toute l'année à venir soit douce pour celui qui les reçoit.

Les Pères de l'Eglise savaient que ces coutumes étaient inconciliables avec la doctrine chrétienne. Ils condamnèrent fermement les étrennes comme une habitude superstitieuse. Ils l'opposaient à l'aumône, le seul vrai don agréable à Dieu, puisque ceux qui donnent aux pauvres n'espèrent rien en retour. Ils eurent beau tempêter, le rite des étrennes a survécu jusqu'à nos jours, en s'affaiblissant.

En revanche, les souhaits de bonne année, également d'origine romaine, restent, eux, bien vivants. Ils se sont même enrichis par les cartes de vœux. Une innovation du 15ème siècle qui se répand à l'époque de Louis XIV, d'abord chez les nobles, puis dans toutes les couches de la société.

La fête celtique

Dans l'Antiquité, avant la conquête romaine, les Celtes, qui vivaient notamment en Espagne, en France, en Suisse et à l'ouest de l'Allemagne, disposaient d'un autre calendrier que celui des Romains. Complexe, il était basé sur un cycle luni-solaire de 30 ans.

Ils fêtaient sous le nom d'"imbolc" la période du solstice d'hiver. Au gré des années, ce jour tombait entre janvier et février dans le calendrier julien. Quand les Romains vainquirent les Celtes du continent, ces derniers adoptèrent le calendrier du vainqueur et célébrèrent leur antique fête au 1er janvier. Les rites qui l'accompagnaient étaient plus spectaculaires que ceux des Romains. Durant la nuit du nouvel an, ils couvraient leurs tables de nourritures afin d'encourager l'année à être féconde; ils refusaient de donner du feu à leurs voisins; cela portait la poisse.

Selon une coutume attestée déjà au néolithique sur une peinture rupestre, les hommes se déguisaient en cerfs, en femmes et en agnelles et défilaient de maison en maison en entonnant des chansons paillardes et en poussant des cris. Un rite qui a survécu presque en l'état jusqu'à aujourd'hui dans le canton d'Appenzell, et cela malgré la christianisation et la germanisation de cette région.

Par ce rite, il s'agit d'encourager la nature à reprendre son cycle et de produire du bruit pour effrayer les démons de la nuit. Il n'est guère étonnant que les évêques de Gaule fussent particulièrement choqués par ces pratiques. Ils tentèrent de retenir à l'église les chrétiens en créant au 6ème siècle la fête de la Circoncision du Christ. En effet, selon l'Evangile de Luc, Jésus est circoncis le huitième jour après la Nativité. Cela tombe le 1er janvier si l'on adopte le 25 décembre pour la naissance du Christ. C'est au concile de Tours en l'an 567 que des évêques de Gaule décidèrent: "Pour contrecarrer les coutumes de païens... aux calendes de janvier (le 1er) se célèbre à la huitième heure la messe de la Circoncision". Ce qui n'empêcha pas les habitants de l'ancienne Gaule de se déguiser chaque premier janvier pendant presque tout le Moyen-Age.

Même si ces usages celtes ont disparu aujourd'hui, il est possible que l'habitude de faire du bruit pendant la nuit du 31 décembre vienne de la crainte des anciens Celtes de voir l'obscurité envahir le monde. Mais parmi les réveillonneurs qui font sauter pétards ou bouchons de champagne, qui klaxonnent énergiquement, peu imaginent qu'ils tentent, comme leurs ancêtres, de faire revenir le soleil déclinant.

Le 1er janvier est aussi médiéval

Entre les Romains et nous, le Moyen Age paraît le temps de la diversité. Cette complexité est plus apparente que réelle: le millésime ne changeait pas partout en même temps, mais peut-être fêtait-on partout le 1er janvier...

Durant le Haut Moyen Age, le début de l'année est liturgique. Comme on n'utilise pas d'ère, la question du millésime ne se pose pas. Il faut attendre la fin du 9ème siècle pour que des chancelleries se mettent à employer l'ère chrétienne et choisissent un jour pour le changement de millésime. Trois dates surtout s'imposeront: Noël, Pâques et l'Annonciation. L'usage change d'une ville à l'autre, d'une institution à l'autre. Il n'est pas rare non plus qu'on passe de l'un à l'autre: en 1305, l'évêque de Genève décide que son Eglise et sa ville passeront de Pâques à Noël. Aucune ville, aucune chancellerie n'a utilisé le même début d'année de l'an 1000 au 16ème siècle.

Fondée sur la naissance du Christ, l'ère chrétienne aurait dû avoir Noël pour commencement, et c'était l'usage le plus courant de Rome et des empereurs du Saint Empire. Mais Pâques constituait la principale fête chrétienne et c'était la date choisie par le roi de France, malgré le défaut évident de choisir une fête mobile pour le début d'année. Une année pascale compte tantôt moins de 356 jours, tantôt plus... Ainsi certaines années, le même jour revient deux fois et que d'autres certains jours n'existent pas. C'est sans doute pour éviter les inconvénients de Pâques que des institutions ont choisi l'Annonciation, fête proche (25 mars), mais fixe. C'était le choix des évêques de Lausanne, dès le 13ème siècle et c'est ainsi que dans tout le diocèse de Lausanne l'année commença le 25 mars jusqu'au 16ème siècle.

Il n'en reste pas moins que le 1er janvier a connu une vie clandestine tout au long du Moyen Age. Aux dénonciations des Pères de l'Eglise et des conciles du Haut Moyen Age, succèdent les soupçons des moralistes et des inquisiteurs. "Que faites-vous le 1er janvier?". La question est fréquemment posées aux pénitents, aux hérétiques et aux sorciers.

Le 1er janvier n'existe pas que dans les soupçons; il coïncide avec la fête des fous et marque envers et contre tout le début de l'année, bien que le millésime change à d'autres moments. "Au mois de janvier, le jour de l'an", dit une inscription parisienne de 1287. En 1300, les Romains obtiennent du pape Boniface VIII ce qui deviendra le Jubilé. Lorsque le pape l'accorde, le 22 février, il le fait partir de Noël précédent, début de l'année pour la chancellerie pontificale. Aujourd'hui encore, les Jubilés commencent à Noël; mais pour les Romains, cette année séculaire 1300 avait commencé le 1er janvier: c'est ce jour-là qu'ils s'étaient rendus pour la première fois en masse à Saint-Pierre.

Le 1er janvier du Moyen Age ressemble au nôtre, comme le montre une phrase de la poétesse Christine de Pisan: "Durant cette année de Grâce 1403, il m'advint, le premier jour de janvier (que nous appelons le Jour de l'an), d'offrir en étrennes un de mes ouvrages, intitulé 'La Mutation de Fortune', au duc de Bourgogne, qui, dans sa bonté coutumière, me fit l'honneur de l'accepter avec plaisir".

Quand le roi de France Charles IX impose le 1er janvier comme début officiel de l'année, en 1564, il ne choque apparemment personne. Il n'est d'ailleurs pas un pionnier: on essayait çà et là en Europe. L'édit royal est accepté et suivi partout. Il ne semble pas qu'on en fit une affaire de principe; à une époque de foi poussée jusqu'à l'affrontement sanglant entre catholiques et réformés, nul ne se plaignit pas en arguant qu'un usage païen venait d'être rétabli. C'est à se demander si le 1er janvier n'était pas la fête naturelle du début de l'an, tandis que le changement de millésime à Noël, Pâques ou au 25 mars était vécu comme une simple péripétie administrative. Un peu comme pour nous les années scolaire, judiciaire ou astrologique qui ne commencent pas le 1er janvier sans que cela nous trouble le moins du monde.

D-1ER AVRIL: POISSONS ET CALEMBOURS

Chaque année, le matin du 1er avril, nous nous méfions de l'information: les poissons d'avril survivent surtout dans les médias.

Puis, les enfants rentrent de l'école avec des poissons de papier à coller dans le dos de leurs parents. Les magasins vendent des poissons en chocolat ou en biscuit. Aujourd'hui, le 1er avril se résume à cela. Entre eux, les adultes ne se font plus guère de farces.

Le poisson d'avril le plus tenace se trouve dans l'explication qu'on en donne généralement. En 1564, le roi de France Charles IX avait décidé de fixer le début de l'année au 1er janvier, au lieu du printemps. Les fêtes et les cadeaux de l'ancien début de l'année, on se serait amusé à les remplacer par des plaisanteries: fausses invitations, faux cadeaux. Le poisson d'avril était né.

Quoiqu'elle se retrouve partout, cette explication est fausse. Nulle part, en France, au 16ème siècle, l'année ne commençait au 1er avril, mais à Noël, à Pâques, au 25 mars, au 1er mai, selon les régions. En outre, les gens fêtaient la nouvelle année à la mode romaine, c'est à dire qu'ils échangeaient des étrennes le 1er janvier. Déjà au 15ème siècle, dans les cours européennes, les comptes d'étrennes concernent toujours le 1er janvier et non pas la date du changement de l'année civile. Charles IX n'a donc pas vidé de leur contenu des fêtes vivantes de fin d'année, il a seulement aligné la pratique administrative sur l'usage.

Il est certain que le poisson d'avril ne doit rien à Charles IX: l'expression "poisson d'avril" existe avant 1564, en France. "La dame... dit à un petit poisson d'avril qu'elle avait auprès de soi...". Ces mots figurent dans les "Nouvelles récréations" de Bonaventure Des Périers, œuvre posthume parue en 1558.

A cette époque, un poisson d'avril ne désigne pas un rite, mais un homme. Il en va ainsi de toutes les anciennes apparitions de cette expression. "La Rivière, qui avait un laquais et un petit poisson d'avril qui lui tenait le bureau et épiait les allées et venues de son voisin", écrit en 1585, un autre auteur, Noël du Fail, dans ses "Contes d'Eutrapel". Un poisson d'avril est un domestique ou un homme de confiance qui sert de messager dans des circonstances particulières: il transmet un billet galant. Bref, il s'agit d'un entremetteur. On devient poisson d'avril sitôt que l'on favorise les amours d'autrui. Le même Noël du Fail évoque un amoureux qui soudoie un domestique pour entrer dans la maison de sa belle; le domestique est arrêté et menacé de torture, si bien que l'amoureux, par prudence, va s'employer à sauver "son poisson d'avril".

Ce mot apparaît pour la première fois dans un poème de Pierre Michault, qui écrit vers 1465. Les gloses du 16ème siècle précisent: "Maquereau, c'est poisson d'avril". En 1508, un curé du nord de la France, du nom d'Eloy d'Amerval, fait paraître son "Livre de la Diablerie" où il apostrophe le "maquereau infâme de maint homme et de mainte femme, poisson d'avril".

Une explication naturaliste se trouve chez Antoine Oudin, qui publie en 1640 ses "Curiosités françaises", un dictionnaire d'expressions. "Poisson d'avril: maquereau, parce que d'ordinaire les maquereaux se prennent et se mangent environ ce mois-là". Un simple jeu de mot: maquereau au sens d'entremetteur rappelle le maquereau, nom d'un poisson (il semble que ces deux mots semblables n'ont pas la même origine). Et le glissement, à la fois pudique et amusé, de maquereau à poisson d'avril paraît facile à comprendre.

Doit-on vraiment croire qu'avril est invoqué parce que le maquereau arrive sur les marchés ce mois-là? C'est plausible; toutefois, relevons que l'expression "poisson d'avril" désigne toujours le maquereau-entremetteur. Elle ne s'emploie jamais comme synonyme du maquereau-poisson. Un poisson d'avril ne se mange pas.

Si la présence des maquereaux sur les marchés aux poissons n'explique pas avril, faut-il rappeler alors que ce mois est celui de l'amour chez les poètes? "Ce mois qui du beau nom d'Aphrodite s'appelle" écrit Ronsard, qui parle de son adolescence amoureuse comme de "mon premier avril". Poisson d'avril aurait signifié à peu près poisson d'amour.

Après deux siècles d'existence, cette expression va assez brusquement changer de sens; le messager douteux devient farce vers la fin du 17ème siècle. Rien ne le montre mieux que le Dictionnaire de Furetière; paru en 1690, il indique qu'"on appelle aussi un maquereau un poisson d'avril". Dans la réédition de 1727, le maquereau a disparu et il est remplacé: "on dit donner un poisson d'avril à quelqu'un, pour dire l'obliger à faire quelque démarche inutile pour avoir lieu de se moquer de lui". Le seul lien entre ces deux sens, c'est l'information. Le premier poisson d'avril est un porteur de message, le second un message trompeur...

C'est à la même époque que nous trouvons chez Saint-Simon le plus ancien récit, peut-être, de poisson d'avril. Rapportant les événements de l'année 1711, il raconte une farce que l'archevêque de Cologne s'était permise. "Il s'avisa, un premier jour d'avril, de monter en chaire; il y avait envoyé inviter tout ce qui était à Valenciennes et l'église était toute remplie. L'électeur parut en chaire, regarda la compagnie de tous côtés, puis, tout à coup, se prit à crier: poisson d'avril! poisson d'avril!, et sa musique... à lui répondre. Lui, cependant, fit le plongeon (=tira sa révérence) et s'en alla. Voilà des plaisanteries allemandes et de prince, dont l'assistance, qui en rit fort, ne laissa pas d'être bien étonnée". Dès lors, notre poisson d'avril s'impose: il concerne exclusivement le 1er avril, ce qui n'était pas le cas du messager, et il consiste en une tromperie. Le 1er avril devient un jour dont on se méfie ; Voltaire, en 1768, peut commencer une lettre en écrivant en tête : "1er avril et ce n'est pas un poisson d'avril". Il semble que le 19ème siècle ait été la grande époque du poisson d'avril, employé pour révéler la naïveté ou la sottise d'autrui. Deux proverbes le rappellent: "Au moment où commence avril, l'esprit doit se montrer subtil " et "Le 1er avril, on fait courir jusqu'à Paris les ânes gris ".

Si le poisson d'avril est une expression française, les facéties du 1er avril sont occidentales. L'histoire du 1er avril serait donc à refaire, en oubliant Charles IX et sa réforme et en ne cherchant pas à l'expliquer par les poissons. En effet, en Allemagne et dans le monde anglo-saxon, le 1er avril est bien une sorte de fête de la folie, mais ce jour n'est pas en relation avec des poissons : April Fool's Day dit-on en anglais.

L'expression française "poisson d'avril", en perte de vitesse dans son sens de maquereau, s'est refait une jeunesse en s'appliquant aux farces du 1er avril. Voilà pourquoi l'expression est propre à la France, tandis que les farces se retrouvent partout. En Ecosse, paraît-il, on dit un "coucou d'avril ".

E- LE PREMIER MAI, FÊTE AMÉRICAINE

L'idée d'une fête du Travail remonte à la Révolution française; elle fut reprise par les révolutionnaires anglais des années 1830 et se concrétisa d'abord... en Australie à partir de 1857. C'est aux Etats-Unis que cette idée prit véritablement forme. Le premier "Labor Day" eut lieu à New York le 5 septembre 1882. Les Etats américains introduisirent peu à peu la fête du Travail à partir de 1887 et elle devint fédérale en 1894; elle a toujours lieu le premier lundi de septembre.

La fête du Travail de septembre est restée américaine. C'est le Premier Mai qui s'imposa au reste du monde, à la suite d'un effort syndical, américain lui aussi. Il s'agissait de limiter la journée de travail à huit heures; un congrès réuni à Chicago en novembre 1884 décida de fixer le 1er mai 1886 comme date à partir de laquelle exiger ces huit heures.

Le délai avait volontairement été fixé assez loin pour peser sur les négociations avec le patronat et, effectivement, la journée de huit heures commença à s'imposer, tandis que la journée même du 1er mai 1886 fut l'occasion de manifestations et de grèves qui se prolongèrent les jours suivants.

La revendication suscita la peur des autorités et des milieux patronaux, au point qu'elle eut aussitôt ses martyrs. A Chicago, d'où était parti le mouvement,   la police tira sur la foule l'après-midi du 3 mai, faisant six morts; le soir, en représailles ou par provocation, une bombe fut jetée sur les policiers, en tuant huit. On se soucia peu de savoir qui l'avait lancée; des journalistes et des responsables du mouvement syndical furent poursuivis, jugés à l'américaine et quatre d'entre eux pendus, un cinquième se suicidant juste auparavant.

Les syndicalistes américains, dans leur combat pour les huit heures, fixèrent une nouvelle journée d'action le 1er mai 1890, idée qui, cette fois-ci, fut répercutée en Europe. Un congrès ouvrier réuni à Paris décida, le 20 juillet 1889, l'organisation "d'une grande manifestation internationale à date fixe, de manière que, dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à huit heures la journée de travail". Le congrès choisit la date américaine: "Attendu qu'une semblable manifestation a déjà été décidée pour le 1er mai 1890 par l'American Federation of Labor, cette date est adoptée pour la manifestation internationale".

Le premier "Premier Mai" en Europe, celui de 1890, est bien annoncé comme le premier d'une série à venir et il apparaît déjà tel qu'il sera   pendant une quarantaine d'années: du côté ouvrier, on hésite entre journée d'action et fête, entre travail et chômage volontaire; du côté des forces de l'ordre, on mobilise. Le 1er mai 1891, à Fourmies, dans le Nord de la France, la troupe tire et tue une dizaine de personnes; on est mort encore le 1er mai 1919 dans les rues de Paris et la journée resta de grande tension jusqu'à la victoire du Front populaire en 1936.

Dans son roman "La Conspiration" paru en 1938, Nizan évoque le 1er mai de 1929 comme une scène d'état de siège: "Quelques jours après le 1er mai, Rosenthal, qui tremblait de colère en pensant aux quatre mille cinq cents arrestations préventives que le préfet de police avait organisées cette année-là..."

L'entre-deux-guerres allait peu à peu brouiller l'image du Premier Mai et en détruire la pureté. En URSS, la journée devint une fête publique; rien que de normal, puisque les ouvriers étaient fictivement au pouvoir. Mais on n'en fit pas une fête du travail, bien plutôt une démonstration de force: ce qui frappait le 1er mai, à Moscou, c'était la parade militaire. Arrivés au pouvoir en 1933, les nazis firent du Premier Mai une de leurs fêtes principales, puisqu'ils se prétendaient socialistes.

Et même la France de Vichy rendit, en 1941, le 1er mai férié comme Fête du Travail et de la Concorde sociale, obtenant que l'Eglise s'y associe.

Ce renversement des fronts fit qu'à la Libération, on pensa supprimer ce Premier Mai officiel. Il subsista tout de même; toutefois, la loi de 1947 qui en fit définitivement une journée fériée ne mentionne pas sa signification: en France, le 1er mai est férié, mais n'est pas officiellement la Fête du Travail... Avec l'après-guerre, le 1er mai devint largement férié en Europe, mais souffrit des divisions syndicales entre partisans et adversaires de l'URSS, avant que la prospérité et le déclin du mouvement ouvrier ne l'aient transformé, là où il était entré dans la loi, avant tout en journée de congé.

La christianisation du Premier mai

Après les aléas des années 30 et 40, le 1er mai n'était plus exclusivement de gauche: des états qui n'étaient ni ouvriers ni athées l'avaient célébré, tandis que syndicats de gauche et syndicats chrétiens s'étaient rapprochés durant la lutte contre l'Axe. De nombreux catholiques voulurent se rapprocher du monde ouvrier et de ses symboles.

En 1951, le publiciste Daniel-Rops, très influent parmi les catholiques français, suggère de faire du 1er mai une "fête de Jésus ouvrier" et son article est distribué sous forme de tract. L'idée de christianiser le Premier Mai était dans l'air; en 1955, saint Joseph fut proclamé patron des travailleurs et sa fête fixée le 1er mai, ce qui vaut au Vatican d'être l'un des Etats occidentaux dont les administrations sont fermées ce jour-là.

Le muguet contre l'églantine

Les syndicalistes se montrèrent d'emblée sensibles au renouveau de la nature comme décor symbolique du 1er mai. La Petite République française publie, le 1er mai 1895, un appel aux femmes ouvrières pour choisir la fleur qui sera le symbole de l'unité et de la mobilisation: "Laquelle de vous, citoyennes, va donner l'exemple: choisir, arborer la Fleur de mai? Nous attendons, la boutonnière ouverte". Signe de ralliement, le port d'une fleur est aussi une manifestation minimale, comme en témoigne un rapport de police de 1921: "Le groupe social-communiste ne s'est livré à aucune manifestation, pas même à celle des boutonnières fleuries". C'est l'églantine qui va dominer le premier demi-siècle de l'histoire du 1er mai, en tout cas en France, au point que Maurice Barrès, écrivain de sensibilité tout opposée, appelle les gens de gauche les "églantinards". Sa couleur la rend parlante et un étrange combat va opposer l'églantine rouge des révolutionnaires au muguet blanc des romantiques et des beaux quartiers. En 1913, le poète Raoul Ponchon interpelle moqueusement celles qu'il appelle les midinettes: "Vous n'aurez pas votre muguet / Du 1er mai, frêle et mystique / A moins d'aller dans les boutiques / Où le syndicat fait le guet".

La rivalité entre muguet et églantine durera longtemps et, en 1936, un journal parisien, "L'Oeuvre", peut évoquer le 1er mai à travers ses fleurs: "Les Parisiens du centre n'auront vu que du vert et du blanc, ceux de la périphérie et de la banlieue beaucoup de rouge", mais ajoute un fait qui le surprend: "Porte d'Orléans, Porte de Clichy, on s'était rallié à un compromis: le muguet était là, mais cravaté de petits nœuds rouges. Et c'est ainsi que le muguet prit, lui aussi, le chemin des meetings". C'était bien vu, car le muguet va gagner sa lutte contre l'églantine dans les années 1940, peut-être aidé par la prudence; la couleur rouge était le seul signe dangereux, lors des Premiers Mais sous l'Occupation, patronnés par Vichy. Pour leur Premier mai, les nazis avaient d'ailleurs choisi l'edelweiss!

Le premier mai avant le Premier Mai

Le 1er mai, un peu terne aujourd'hui, a longtemps été une journée qui demandait du courage aux ouvriers et effrayait les nantis. Cette journée d'action a un peu plus d'un siècle. L'industrialisation massive du 19ème siècle, comme la dureté implacable de la condition ouvrière, donnèrent l'impression d'un effacement des frontières et des barrières de langue ou de religion. Dans leurs efforts d'organisation, de nombreux leaders de gauche plaidèrent pour la création d'une Fête du Travail, qui serait une journée internationale des ouvriers. Ils récusaient les fêtes religieuses, qui relevaient de l'"opium du peuple", et les fêtes patriotiques, où ils voyaient le triomphe politique que les bourgeoisies nationales n'avaient qu'à fêter en famille: "Laissons le 14 Juillet aux opportunistes, à tous les soutiens de l'ordre capitaliste, à tous les assassins de la classe ouvrière" jugeait en 1891 Jules Delmorès, un des promoteurs du Premier mai. Trente ans plus tôt, le doctrinaire neuchâtelois James Guillaume tient les mêmes propos sur la commémoration de la révolution neuchâteloise du 1er mars 1848: "La fête du Premier mars est une fête nationale et bourgeoise; elle ne nous regarde pas!"

Les promoteurs, américains, de la journée du 1er mai 1886 n'ont pas expliqué le choix de cette date, mais on peut penser qu'ils avaient au moins deux raisons. Déjà, les traditions liées au renouveau de la nature (reine de mai, planter le mai) sont liées au 1er mai depuis l'Antiquité, surtout dans les pays celtiques, et symbolisaient bien le renouveau social, l'avènement de la "République des travailleurs"; une des victimes de Fourmies tenait d'ailleurs un arbre de mai. Surtout, le 1er mai était depuis des siècles une fête importante pour les corporations de métiers, les artisans, les apprentis. Encore aujourd'hui, Notre-Dame est décorée des "mais", tableaux du 17ème siècle offerts à cette occasion par les corporations parisiennes. Dans l'histoire anglaise, le "Mauvais Premier Mai" est resté célèbre: le 1er mai 1517, les apprentis de Londres se soulevèrent pour massacrer les marchands et hommes d'affaires étrangers qui, croyaient-ils, leur gâchaient leurs chances de travail.

Les travailleurs étaient plus disponibles ce jour-là qu'un autre, plus faciles à mobiliser, ils changeaient souvent de patron, comme le montre le dicton anglais: "1er mai, jour de paie, on fait son baluchon et on s'en va". On en retrouve un écho dans "Le Populaire" du 30 avril 1947 qui, lors de la consécration du 1er mai férié en France, ouvrait ses colonnes aux souvenirs d'un vieil ouvrier: "La journée, loin d'être payée, était presque toujours la date d'un changement de patron". Rien d'étonnant que les syndicalistes américains des années 1880 aient choisi, pour tenter d'imposer l'instauration de la semaine de huit heures, un jour où, fréquemment, on changeait de patron et où l'on discutait ses nouvelles conditions de travail.

F-FÊTES DES MÈRES: UNE ORIGINE POLITIQUE

Avec la Fête des Mères, nous sommes certains d'être en présence d'un événement sans passé et essentiellement mercantile: "une invention de fleuristes et de pâtissiers!". Pas si simple. Cette fête a une histoire de près d'un siècle, où tournoient certes des fleuristes, mais aussi, et avant eux, une américaine inconsolable, l'idéaliste président Wilson, des ministres français des années 20, bientôt rejoints par Hitler et le Maréchal Pétain. L'histoire de la Fête des Mères n'a pas encore été écrite, mais on peut avancer que trois pays l'ont créée et développée: les Etats-Unis, la France et l'Allemagne.

Tout commence aux Etats-Unis, immédiatement avant la première guerre mondiale. Inconsolable de la mort de sa mère, une riche habitante de Virginie occidentale, nommée Anna Jarvis, se démène à partir de 1907 pour créer une Journée du souvenir dédiée aux mères. Elle dirige ses efforts à la fois du côté des commerçants, notamment ceux de Philadelphie, capitale de l'Etat voisin, la Pennsylvanie, et du côté des politiques: la symbolique qu'elle met en place (arborer un œillet rouge à sa boutonnière pour l'homme dont la mère est encore vivante, blanc sinon) donne d'emblée à la Fête des Mères une dimension florale.

Première trace de manifestation officielle de la Fête des Mères dans l'Etat d'Anne Jarvis, un discours de son gouverneur en 1912. Deux ans plus tard, le Congrès américain se déclare favorable à sa généralisation, si bien que, le 9 mai 1914, le président Wilson confère une existence fédérale à la Fête des Mères et fait pavoiser les bâtiments officiels.

Cette fête s'impose très rapidement et les cadeaux de rigueur lui donnent une importance commerciale qui se trahit dès 1934. Cette année-là, début du New-Deal, à la recherche de toute idée grande ou petite qui relancerait la vie économique, le président Roosevelt et son ministre des Postes font imprimer un timbre pour la Fête des Mères. Tous deux passionnés de philatélie, ils en déterminent eux-mêmes la composition. Il reproduit "La Mère", œuvre célèbre de Whistler, mais discrètement agrémentée d'un bouquet d'œillets, pour rappeler les enfants, petits et grands, à leurs obligations: offrir un cadeau! Découverte, la petite supercherie provoque un scandale médiatique et le ministre des Postes devra présenter des excuses à Anna Jarvis...

Instaurée aux Etats-Unis en 1914, la fête se répandit aussitôt en Europe. Elle est importée, semble-t-il, par des soldats américains envoyés soutenir les Alliés en 1917. Le général Pershing, chef du corps expéditionnaire, passe pour avoir associé soldats français et américains dans cette célébration. Quoi qu'il en soit, la France est le premier pays européen à suivre le mouvement. Dès la fin 1917, on organise des fêtes de la famille nombreuse ou des journées des mères. Le pays a deux bonnes raisons de fêter les mères. D'une part, l'abominable massacre des quatre ans de guerre appelle une politique nataliste; il faut persuader les femmes d'être mères en exaltant ce rôle. D'autre part, la démobilisation rapide de centaines de milliers d'hommes pousse à renvoyer à leurs tâches ménagères les femmes qui étaient devenues ouvrières pour les remplacer. La propagande de guerre avait vanté notamment les "munitionnettes", des femmes qui, par leur travail dans les usines, soutenaient   l'effort de guerre. A l'inverse, l'après-guerre est ouvertement hostile au travail féminin, maintenant qu'il faut reclasser les anciens soldats.

Voilà pourquoi se suivent de si près la loi du 24 avril 1920, instituant la Fête des Mères, et celle du 26 mai instaurant une décoration pour les mères de famille nombreuse. Durant l'entre-deux-guerres, cette fête, marquée par la remise des décorations, est clairement la fête des mères de famille nombreuse, ce qui freine son succès. En effet, avec ses médailles, son parrainage officiel et son inspiration anti-progressiste, elle eut de la peine à s'implanter, victime entre autres de la fête des Femmes, journée de gauche instaurée en 1919 par Lénine et reprise par le mouvement ouvrier dans les autres pays. Elle se fêtait le 8 mars; c'était une toute autre image de la femme que l'on proposait là: engagée dans la vie professionnelle et sociale, pas nécessairement mariée, ni mère. Fête des Mères et Fête de la Femme se concurrençaient et se dévalorisaient l'une l'autre.

Souvent, les messages officiels à l'occasion de la Fête des Mères en déploraient le peu de succès. Il faut attendre les années 30 pour que les manifestations, au moins parisiennes, à cette occasion aient un certain éclat. Peut-être est-ce dû à l'exemple allemand où la Fête des Mères est un événement majeur dès l'arrivée des Nazis au pouvoir. En tout cas, la France érige en 1938 à Paris, boulevard Kellermann, un monument aux "Mères sublimes", modeste pendant au monstrueux monument élevé à Berlin dès 1934: 18 mètres de haut en granit rose.

La France de Vichy va s'employer à donner à la Fête des Mères un tout autre éclat que la IIIe République. L'exemple allemand est plus étroitement suivi et Vichy est un régime réactionnaire soucieux de envoyer les femmes à la maison non pas seulement à cause du marché de l'emploi, mais par principe. La natalité est certes un des soucis du régime, mais l'idéalisation de la famille est encore plus forte. La mère et donc exaltée quel que soit le nombre de ses enfants: sa fête n'est plus celle de la mère prolifique, mais de la mère au foyer.

L'administration organise d'ailleurs des cérémonies publiques sciemment réglées et encourage la fête privée au foyer. C'est Vichy qui a fait de la Fête des Mères, en France, une fête de famille concernant l'ensemble des mères et en a assuré le succès durable. Paradoxalement, l'idéologie antipathique de Vichy a donc donné du charme à cette fête: il ne s'agissait plus de sortir de chez soi pour voir de hauts fonctionnaires remettre des médailles à des mères de huit ou dix enfants, comme sous la IIIe République, mais de se retrouver en famille pour en célébrer la réussite et en reconnaître le mérite à la mère.

Vichy aime les fêtes, occasion de slogan et de mobilisation nationale. La Fête des Mères, dès 1941, est une fête majeure d'un régime qui a pour slogan "Travail, Famille, Patrie". Elle est fixée le dernier dimanche de mai. Le régime y prépare par la diffusion de millions d'affiches et de cartes postales; dans les écoles, les enfants préparent des lettres et des cadeaux à leur mère. Le jour venu, le Maréchal prononce une allocution. Toute une littérature vient donner son sens à l'événement et les Editions sociales françaises publient un "Petit Guide de la journée des mères".

A la Libération, le gouvernement maintient pour l'essentiel cette célébration, avec moins d'idéologie, mais la même mobilisation des écoles au service d'une fête familiale. Elle est définitivement institutionnalisée par une loi du 24 mai 1950.

Comme Vichy à sa suite, l'Allemagne nazie a transformé dès 1935 la Fête des Mères en un événement majeur de la vie nationale. Mais, à l'inverse de la France, il ne s'agissait pas, auparavant, d'une célébration publique sans vie. Au contraire: l'Allemagne des années 20 avait inventé une fête à l'américaine, à la fois sentimentale et mercantile.

Ce sont des années où les Etats-Unis sont très présents en Allemagne par leurs investissements, leur part aux négociations sur le paiement des dommages de guerre et apparaissent comme un modèle à suivre. La Fête des Mères instaurée en Allemagne, c'est celle des Etats-Unis, sans Madame Jarvis, au point de donner raison à ceux qui voient dans cette célébration la réussite d'une conspiration de commerçants. En effet, l'initiateur de cette fête, qui s'appelait Rudolph Knauer, dirigeait l'Association des fleuristes allemands. Il s'y emploie dès 1922, suscitant la création de comité locaux d'organisation et, surtout, sachant se cacher derrière les institutions sans but lucratif et les partisans de la fête qu'il recrutait car, comme il l'écrit: "Si les fleuristes jouent un trop grand rôle dans la direction du mouvement, cela ne facilitera pas une introduction rapide de la fête...". Toutefois, la conspiration commerciale passa vite au second plan; dans l'Allemagne en crise du début des années 20, l'exaltation du rôle des mères rassure les gens déboussolés et en quête d'un retour aux valeurs. La fête n'y sera pas seulement liée à la natalité, comme en France, mais aussi à la moralité. De puissantes associations se mettent en place qui font de la Fête des Mères une sorte de devoir patriotique où cadeaux et redressement moral vont de pair, où l'on s'occupe aussi d'égayer et d'aider les femmes solitaires âgées ou malades. L'Allemagne des années 20 est sans doute le pays occidental où la Fête des Mères est célébrée avec le plus de sérieux et d'intensité, à la fois à l'église, chez soi, dans les lieux publics et, par solidarité, chez les esseulées. C'est au point que, prenant le pouvoir, les Nazis se méfieront de cette fête tout en la récupérant. Ils donneront un relief extraordinaire au côté public de la fête, mais se défieront du côté privé.

En bons totalitaires, les nazis se méfient de la vie privée et, dès la fête de 1934, le ministre de l'Intérieur annonce   que la Fête des Mères ne doit plus être célébrée comme "une fête familiale intime", mais comme le jour qui "magnifie le rôle de la mère comme dépositaire de l'héritage racial".

La date de la fête

La Fête des Mères n'a pas lieu partout le même jour, mais les variations sont légères: il s'agit d'un dimanche de mai, le second dans le modèle américain, repris par l'Allemagne ou la Suisse, le dernier en France. Il s'agit d'un dimanche tel que toute la famille puisse être là pour entourer la mère et la décharger de toute besogne.

C'était déjà le cas du seul précédent ancien: dans l'Angleterre d'autrefois, l'apprenti avait congé le dimanche de la mi-carême pour rentrer dans sa famille et, durant la petite fête qui s'y déroulait, on mangeait le "gâteau des mères", l'expression est attestée depuis le 17ème siècle. Mais la mi-carême ne tombe jamais au mois de mai... Comment justifier ce mois? Mois de Marie, certes, la mère par excellence, mais est-ce une bonne explication pour une fête née aux Etats-Unis ? Nous n'en savons rien

G-LE 1ER AOÛT: HISTOIRE CONTRE LÉGENDES

Notre fête du 1er août rappelle la conclusion du pacte de 1291 entre les trois communautés du Gothard : Uri, Schwytz et Unterwald. Tous les Suisses ou presque savent cela, mais leurs ancêtres auraient été très surpris par ces festivités; pour eux, le 1er août 1291 était une date sans aucune signification. La représentation la plus connue de Guillaume Tell à l'arbalète, la statue d'Altdorf, porte bien en vue sur son socle la date de 1307. C'était la date traditionnelle de la fondation de la Confédération: dans le courant de l'année 1307, le serment des Trois Suisses avait suivi le geste de Guillaume Tell et déclenché la révolte des Confédérés contre l' "occupant autrichien ". Or la statue d'Altdorf est récente: elle a été érigée en 1895. L'histoire du 1er août 1291 n'est donc pas très ancienne...

Tout commence en 1768 lorsqu'un juriste bâlois, Jean-Henri Gleser, publie notre pacte, qu'il avait retrouvé aux archives de Schwytz. Le document était pratiquement oublié. En 1315, après la bataille de Morgarten, le pacte avait été renouvelé à Brunnen et un nouveau texte rédigé pour l'occasion. Il reprenait le texte de 1291 en le complétant et, surtout, il était en allemand, alors que le précédent était en latin; voilà pourquoi c'est le pacte de 1315 qui servit de référence à la Confédération et fit oublier celui de 1291.

La découverte de Gleser perturbait l'histoire suisse traditionnelle, mais ses effets ne se firent sentir que lentement. Parue dès 1780, la célèbre "Histoire de la Suisse" de Jean de Müller mentionne le texte de 1291 comme un document intéressant, mais place toujours en 1307-1308 la révolte des Suisses contre les Habsbourg et ses épisodes traditionnels: les méfaits des baillis, Guillaume Tell, le serment des Trois Suisses, la révolte marquée par la destruction des châteaux; le récit de Jean de Müller eut un succès européen, inspirant Schiller et Rossini. Les mythes fondateurs suisses acquirent ainsi une force supplémentaire, au moment où ils commençaient à être attaqués. Le 19ème siècle verra ainsi un combat acharné entre les tenants de la légende et ceux des documents. Car l'histoire suisse héroïque n'avait qu'un défaut, mais irrémédiable: ses traditions sont attestées seulement à partir du 15ème siècle et, dans leurs premières versions, elles ne sont pas datées. C'est seulement au cours du 16ème siècle que des érudits s'efforcèrent de donner des dates aux principaux faits. Ces dates et 1307, la principale, ne reposaient sur rien de concret, si bien que les tenants de la tradition ne pouvaient pas opposer grand-chose de sérieux à ceux qui brandissaient le pacte de 1291, en exigeant que l'histoire de la Suisse soit faite avec des documents et non pas en interprétant des légendes.

Très vite le combat se politisa : les cantons radicaux, qui avaient triomphé du Sonderbund et fondé la Suisse moderne de 1848, préférèrent un pacte écrit à la tradition; eux aussi avaient donné une base constitutionnelle au pays... Comme de bien entendu, les cantons conservateurs étaient, eux, attachés à la tradition; ils préféraient que l'histoire du pays ait une base héroïque et imprécise, plutôt qu'un texte juridique assez technique. Mais le combat est aussi entre la population et les historiens, comme l'évoque un journal zurichois en 1891: "Le 1er août a un caractère trop archivistique; ce n'est pas une fleur des Alpes, un rhododendron qui a crû dans la montagne, mais une plante d'appartement cultivée par des érudits et des fonctionnaires".

C'est le Conseil fédéral qui trancha le débat, en organisant des fêtes grandioses pour le sixième centenaire de la Confédération en 1891 (il va de soi qu'en 1791 personne n'avait imaginé de fêter le cinquième centenaire!) et en décrétant dès 1899 que le 1er août serait la fête nationale. Gouvernement radical à six contre un, le Conseil fédéral a évidemment choisi 1291 contre 1307. Soucieux de l'unité du pays, il atténue son choix. Il fait un grand effort pour lier définitivement le pacte et les légendes: les légendes sont transférées de 1307 à 1291 et le pacte devient l'expression écrite du serment. Une lithographie offerte à tous les écoliers du pays montre la confection du pacte, dans une salle boisée remplie de vieux Suisses à visages pensifs; mais à gauche, un dessin plus petit représente le serment des Trois-Suisses en pleine nature (le Grütli) et, à droite, Guillaume Tell tirant sur la pomme.

En plus, Berne accepta que les fêtes de 1891 se déroulent dans la Suisse primitive ; ce n'était pas prévu à l'origine, mais Schwytz se mobilisa pour l'obtenir, ce qui mit du baume sur le cœur des partisans de la légende. Il n'empêche... c'est durant les préparatifs de la fête de 1891 qu'Uri lança le projet d'une statue à Altdorf, celle qui fut érigée avec la date de 1307 sur le socle. En 1907, il y eut même des festivités pour marquer le "vrai" sixième centenaire de la Confédération. Mais c'était le chant du cygne de la tradition, car la commémoration officielle des 650 ans de la Suisse revêtira une telle importance que 1307 sera effacé pour toujours. Le 650e anniversaire tombera en pleine Seconde Guerre mondiale et sera fêté à Schwytz. Le Conseil fédéral, le général Guisan, toute la Suisse officielle défile devant le musée construit quelques années plus tôt pour abriter le pacte; la manifestation doit montrer la volonté d'indépendance de la Suisse (le pacte dans son musée) et de défense: Bientôt se dressera dans le jardin du musée l'énorme statue d'un soldat suisse moderne partant combattre, intitulé Wehrwille, la "Volonté de se défendre ".

Intervenant un an après le Rapport du Grütli, la fête du 650e anniversaire acheva de réconcilier tous les Suisses autour du pacte de 1291 : les adversaires du 19ème siècle - catholiques et protestants ou, si l'on préfère, conservateurs et radicaux - comme ceux du début du 20ème siècle : droite et gauche. Personne ne songea plus à voir dans le 1er août une " fête radicale " imposée aux vaincus du Sonderbund ou une " fête nationaliste bourgeoise " qui ne concernait pas les ouvriers. C'est très certainement à cause de la grande réconciliation nationale suscitée par la 2e guerre mondiale que la fête du 1er août connut sa plus grande ferveur à partir des années 1940.

Une fête fédérale

Le Premier août est une fête bien suisse, dans la mesure où son organisation n'est pas centralisée et où, jusqu'à ces dernières années, elle n'était pas fériée. En 1899, la Confédération imposa seulement de faire sonner les cloches dans chaque commune durant un quart d'heure, avant huit heures du soir. Tout le reste - même les feux - est facultatif et laissé à la discrétion des cantons et des communes. Les feux se sont pourtant rapidement imposés comme la principale manifestation de la Fête nationale; il est vrai que les cérémonies de 1891 avaient suscité de nombreux feux dans tout le pays, si bien qu'à l'instauration de la Fête nationale on reprit cette pratique. Quant au discours du président de la Confédération, il est diffusé depuis 1938 ; c'est une initiative de la radio, dans la période sombre et propice à l'unité nationale que l'on vivait alors.

Que s'est-il passé en 1291?

Le pacte de 1291 est fêté comme si la fondation de la Confédération avait eu lieu cette année-là. En fait, l'alliance des trois communautés du Gothard est plus ancienne ; notre pacte n'est qu'une confirmation, puisqu'il fait allusion à un accord antérieur et qu'une lecture attentive du document montre des changements de style. On a, au "début d'août 1291", dit le texte, repris, complété et confirmé un ancien accord. Mais pourquoi à ce moment? Le document ne fait pas mention du contexte politique, à part une allusion à la "malice des temps ". Mais on sait que le roi Rodolphe de Habsbourg est mort deux semaines plus tôt. Il n'était pas seulement le maître du Saint-Empire, mais aussi un grand seigneur "suisse" : le château de Habsbourg se trouve en Argovie et Rodolphe est notamment le maître de Lucerne et de Fribourg ; il possède de nombreux droits dans la région du Gothard. Y a-t-il un lien entre ces deux événements et doit-on penser que les Confédérés ont renouvelé leur alliance parce qu'ils craignaient des troubles après la mort de leur souverain?

Les chroniqueurs du temps rapportent que la mort de Rodolphe déclencha un grand mouvement anti-habsbourgeois là où cette famille était puissante. Le fils de Rodolphe fut empêché de lui succéder comme roi et des coalitions se formèrent contre lui. Un demi-siècle après les événements, le chroniqueur Jean de Winterthur racontent que les vieillards parlaient encore de cette crise comme du "temps du grand combat ". Le fils de Rodolphe mit deux ans à venir à bout de ses ennemis et parvint à sauver la plus grande partie des terres familiales; de nombreux accords de paix furent conclus en 1292 et 1293.

Que devinrent les Confédérés dans cette tourmente? Nous savons très peu de choses, car on écrivait peu dans ces régions à la fin du 13ème siècle. En octobre 1291, Uri et Schwytz ont adhéré à une ligue anti-habsbourgeoise, comprenant notamment Zurich. C'est seulement en mars 1293 que les Waldstätten et les Habsbourg négocient la fin des hostilités. Un acte d'avril suivant nous apprend en plus que des officiers des Habsbourg avaient bloqué le trafic des marchandises par la "vallée d'Uri", c'est-à-dire par le Gothard, pour punir les Uranais de leur dissidence; l'acte concerne des marchands de Monza, près de Milan, qui avaient essayé de passer quand même et dont la cargaison avait été séquestrée à Lucerne, ville qui appartenait aux Habsbourg, par un de leurs officiers.

Alors beaucoup plus riches que celles de Suisse centrale, les sources romandes fournissent des renseignements complémentaires. Les comptes du péage savoyard de Saint-Maurice se sont conservés jusqu'à nos jours et montrent que le trafic triple depuis le milieu de l'année 1291 jusqu'au milieu de l'année 1293. Or, ce péage, au débouché de la route du Simplon et du Grand-Saint-Bernard, contrôle le trafic venu d'Italie. Pendant les deux années de guerre qui ont suivi la mort de Rodolphe de Habsbourg, le trafic semble s'être détourné du Gothard au profit d'autres cols momentanément plus sûrs. On voit d'ailleurs dès septembre 1291 les Zurichois négocier le passage de leurs marchandises par l'évêché de Coire.

Dans les mythes fondateurs, le serment des Trois Suisses intervient juste avant la révolte des Confédérés; le pacte de 1291, lui aussi, précède une rupture entre les Confédérés et les Habsbourg, avec deux années d'hostilités et de représailles. Ainsi, l'historien contemporain pourrait presque reprendre l'effort du Conseil fédéral de 1891 pour faire du pacte la version écrite du serment des Trois Suisses...

H-LE JEÛNE: UNE FÊTE FÉDÉRALE, MAIS CANTONALE

Le jeûne fédéral est la plus complexe de nos fêtes: elle a l'air ancienne, puisqu'elle entraîne son lundi, comme Pâques ou Pentecôte, mais elle est récente: elle n'a pas même deux siècles dans sa forme actuelle; elle est religieuse, mais en même temps politique: on lit en chaire le message du gouvernement; on dit Jeûne "fédéral" et pourtant le message est cantonal...

Toutes ces bizarreries s'expliquent, si l'on reprend l'histoire au commencement. La pratique médiévale du jeûne était très précise et concernait bien des jours de la semaine et des périodes de l'année, surtout le carême. Les Réformés, quant à eux, condamnaient ces jeûnes fixes et répétés, qui leur paraissaient une coutume sans contenu. En revanche, ils étaient favorables aux jeûnes mentionnés dans l'Ancien Testament et qui étaient de deux sortes: les Juifs respectaient une unique journée annuelle d'expiation et proclamaient occasionnellement des journées similaires après des événements douloureux. C'est ce modèle que les cantons protestants de Suisse et Genève, leur allié, vont reprendre; les cantons catholiques, bien sûr sans renoncer aux périodes liturgiques de jeûne, en proclameront aussi d'occasionnelles dès le 17ème siècle.

C'est à la fin du 18ème siècle, lorsque le patriotisme helvétique se développe dans toutes les parties du pays, qu'apparaît l'idée d'un Jeûne commun. Une journée d'actions de grâce est célébrée pour la première fois le 14 mars 1794 et on recommencera les années suivantes. La peur de la Révolution française est certainement pour quelque chose dans ce sentiment communautaire. Très vite, dès 1796, ces jours sont fixés en septembre, selon la tradition protestante, et se déroulent cahin-caha malgré l'invasion française et la vie agitée de la République helvétique. Avec la Restauration de 1814-1815, l'autonomie retrouvée des cantons fait que l'on ne parvient que rarement à fixer un jour unique pour toute la Suisse, d'autant que l'usage protestant voulait un jeudi et que les catholiques préféraient un dimanche. Mais les divergences restent légères et n'empêchent pas que chaque partie du pays fête le Jeûne en septembre. C'est finalement une décision de la Diète (l'assemblée des délégués des cantons) du 1er août 1832 qui impose à toute la Confédération une date unique: le troisième dimanche de septembre. Le Jeûne devenait "fédéral" et l'est resté jusqu'à nos jours. A cette époque, l'Etat fédéral n'existait pas encore, si bien que le soin de rédiger un message à lire en chaire fut laissé aux gouvernements cantonaux qui le souhaitaient.

Ce jeûne ne durait pas tout le jour et n'excluait pas la consommation de viande, contrairement à ce qu'on pourrait penser: le célèbre gâteau aux pruneaux n'était pas l'unique repas toléré ce jour-là, mais seulement la collation de midi, quand on commença à en admettre une. A l'origine, en effet, l'essentiel était de ne pas manger à midi et d'attendre le soir pour un repas qui, lui, était comme à l'ordinaire. Les pasteurs faisaient donc en sorte de retenir leurs fidèles à l'Eglise aussi longtemps que possible. Le culte prévoyait deux sermons et une "grande prière", de quoi rester à l'église tout le matin et jusqu'au début de l'après-midi, pour ôter aux gens toute tentation de prendre un repas à midi. Le souci est explicite, comme en témoigne la décision, en 1722, prise par l'Eglise de Genève de sonner la prière, "immédiatement après ce sermon, afin qu'on n'eût pas le temps de dîner, comme bien des gens font".

Genève fait sécession, mais montre l'exemple

Genève a, parmi ses jours fériés, une fête du jeûne, qui tombe un jeudi de début septembre. C'est une fête dont l'histoire est une succession de surprises. Genève, qui a très largement contribué à mettre au point le Jeûne protestant, a fait sécession au moment où ce dernier est devenu, à un détail près - l'abandon du jeudi pour le dimanche -, le jeûne de toute la Suisse!

Dès le 16ème siècle, la République genevoise organisa des jeûnes de deuil ou de grâces, liés à des événements qui frappaient la ville ou les protestants d'Europe. Le plus ancien date de 1567 à la suite des persécutions qui s'abattirent sur l'Eglise protestante de Lyon. Il y en eut d'autres ensuite, notamment en 1572, après le massacre de la Saint-Barthélemy, et en 1602 après l'Escalade. Comme ils étaient en rapport étroit avec des faits d'actualité, ils eurent lieu à des dates différentes : le 3 septembre après la Saint-Barthélemy du 23/24 août, le 21 décembre après l'Escalade de la nuit du 11/12 décembre.

Au 17ème siècle, Genève se joint aux cantons protestants de Suisse pour faire célébrer un jeûne commun; elle le fera presque chaque année et quand la crainte de la routine fait hésiter, le mot d'ordre qui prévaut c'est "ne se pas distinguer de nos Alliés". Malgré son annualisation presque parfaite, le Jeûne demeure à Genève une cérémonie politique: on le célèbre "par ordre du magistrat" dit la liturgie. A côté du jour "suisse", Genève organise encore des jeûnes liés à des événements locaux, la peste surtout ou les incendies spectaculaires. Jours suisses et jours locaux ont encore lieu sans date fixe dans l'année ; lentement, toutefois, on se met à préférer le jeudi qui est un jour sans marché, et l'automne, période d'abondance où jeûner a plus de sens que durant les durs mois d'hiver et de printemps. Septembre finit par s'imposer.

Le 18ème siècle voit un lent déclin de la participation au Jeûne; en 1789, les pasteurs relèvent qu'il n'y a plus que les femmes qui s'astreignent à suivre le culte de ce jour. Cependant, l'occupation française entre 1798 et 1815 va faire du Jeûne une fête d'affirmation de l'identité genevoise. L'invasion date du 15 avril 1798 et déjà en juillet la Compagnie des pasteurs propose que le jeûne de septembre soit célébré en suivant la "conduite des premiers Chrétiens" persécutés: pas de rébellion et une stricte observance religieuse. Le Jeûne devient la journée patriotique par excellence des Genevois occupés.

Cette "belle période" débouche sur les ambiguïtés de la Suisse d'après 1815: Genève, alors devenu canton suisse, est prié de s'associer au Jeûne fédéral. Lorsque le Conseil d'Etat veut imposer son l'observance à partir de 1832, le troisième dimanche de septembre, il déclenche une véritable révolte chez les fidèles et les pasteurs, qui culmine en 1837 par des cultes sauvages à l'ancienne date, le premier jeudi de septembre. Le plus en vue des pasteurs genevois de l'époque, Chenevière, entre même de force dans Saint-Pierre pour y prêcher. On était loin du jeûne célébré "sur ordre du magistrat"! Ce pasteur Chenevière développe toute une idéologie de la résistance: Genève n'est plus menacée par le duc de Savoie comme au 16-17ème siècle ou par l'occupant français comme entre 1798 et 1814, mais par la population catholique... " Le troupeau voit avec inquiétude le nombre des admissions à la bourgeoisie d'individus de la religion catholique, l'augmentation considérable de la population catholique ". L'annexion de communes sardes à Genève en 1814-1815 a en effet dilué les protestants, menacés de perdre même la majorité dans le canton et confrontés à un clergé catholique pugnace. "Ce n'est pas une Escalade d'une seule nuit qui ne réussit pas; c'est une escalade de 25 ans et qui réussit !" lance le pasteur au Conseil d'Etat. Le vieux Jeûne genevois devient ainsi l'occasion de réaffirmer l'identité protestante de Genève: pour défendre cette fête, Chenevière évoque l'exil intérieur des Genevois: " Israël pleurait pendant la captivité de Babylone, en se souvenant des fêtes de la patrie au milieu des étrangers... Mais s'il est un malheur plus insupportable que l'exil, c'est de voir tout changé, tout altéré dans sa patrie, c'est de devenir étranger soi-même au milieu du pays de ses pères".

La rébellion des protestants est telle que le Conseil d'Etat cède et autorise les cérémonies du Jeûne genevois. Dès 1844, la loi admet comme jours fériés les deux jeûnes, le genevois et le fédéral; mais les radicaux, tournés vers la Confédération et hostiles aux traditions genevoises, vont prendre le pouvoir et ne garderont que le Jeûne fédéral: dès 1869, la fête genevoise n'est plus protégée par la loi et vit seulement dans les paroisses qui souhaitent la marquer. Son histoire officielle paraît close à jamais et, pourtant, un siècle plus tard, elle est de retour : la loi de 1966 la réintroduit parmi les jours fériés genevois. Comment expliquer la résurrection de cette fête à une époque de forte baisse de la pratique religieuse? C'est le résultat d'une aventure politique sans arrière-fonds religieux: une proposition socialiste de réforme des jours fériés fut corrigée par une proposition radicale : le Grand Conseil donna raison au radical, oublieux du 19ème siècle, qui préférait le lundi de Pentecôte au 1er mai et le jeûne genevois au 1er août...

I-HALLOWEEN: NOVEMBRE ET LES MORTS

Depuis peu d'années, les araignées, les courges, les déguisements de sorcières ou de squelettes occupent davantage à fin octobre les vitrines que les traditionnels bouquets de chrysanthèmes. L'américaine et séculière halloween, du 31 octobre, est en passe de supplanter les catholiques et européennes fêtes de la Toussaint et des défunts, respectivement les 1er et 2 novembre. Et pourtant, étymologiquement, halloween n'est rien d'autre que la veille de la Toussaint, en anglais "All Hallows Eve".

Ce n'est pas le premier "cadeau" chronologique des Américains: le samedi de congé, la fête du 1er mai et le Père Noël ont traversé l'Atlantique bien avant la fête des courges.

Mais comme souvent, les Américains ont emprunté à la vieille Europe une coutume ancienne avant de l'assaisonner et de l'exporter vers l'Ancien Monde. Les immigrants irlandais fuyant la famine de 1846 à 1848 ont emporté cette fête dans leurs bagages. Selon la coutume celte, qui voulait que le jour commence au coucher du soleil, ils fêtaient la Toussaint dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre. Mais ils avaient une manière bien à eux de la célébrer.

Malgré son nom chrétien, Halloween est à l'origine une fête païenne celtique. Les Celtes qui occupaient un gros morceau de l'Europe occidentale (Espagne, France, Grande-Bretagne, Suisse...) avant la conquête romaine connaissaient quatre fêtes annuelles. Elles avaient lieu le premier jour, ou plutôt la première nuit, de chacune de leurs quatre saisons. Mais les Celtes ont renoncé à leur calendrier pour adopter celui des Romains à des périodes diverses et leur calendrier lunaire n'était adapté au cours du soleil que tous les 19 ans. Il s'ensuit que les quatre fêtes celtiques ont perduré tant bien que mal à des dates différentes suivant les régions. C'est ainsi que dans les îles, le début de l'année, la fête d'imbolc tombe au 1er février et sur le continent, le 1er janvier.

C'est en Irlande, pays qui ne fut jamais romanisé, que les quatre fêtes ont le mieux survécu, et cela en dépit de la christianisation de l'île. La première était une fête de la purification, Imbolc, placée au 1er février lors de l'adoption du calendrier julien par les Irlandais. La seconde, appelé Beltaine, tombait le 1er mai. C'était la fête du feu. La troisième, Lugnasad, était consacrée au dieu souverain Lug. Elle tombait en Irlande au 1er août. Enfin, la dernière, fête de la fertilité, du monde souterrain et des morts, tombait le 1er novembre et s'appelait alors Samain. C'est probablement l'antique ancêtre des fêtes chrétiennes de la Toussaint, le 1er novembre et de celle consacrée aux défunts le 2 novembre.

A l'origine, l'Eglise romaine fêtait la fête de tous les saints en mai (voir Toussaint). Il faut voir l'influence d'Anglo-saxons dans le déplacement de cette fête de mai en novembre. On possède en effet deux lettres de l'époque de Charlemagne demandant dans les années 770 à 800 que la Toussaint soit célébrée en novembre. Elles sont signées par Alcuin, ministre de Charlemagne et par un certain Kathvulf, tous deux sont originaires de Grande-Bretagne. Un calendrier d'York, en Angleterre actuelle, montre que la ville fêtait la Toussaint en novembre déjà au début du 9ème siècle. L'archevêque Arno, un disciple d'Alcuin, l'introduisit à Salzbourg en 798. Créées en Grande-Bretagne et en Gaule, cette fête gagna peu à peu Rome.

Un auteur gaulois du 9ème siècle, nommé Adon, prétend que cette fête avait été créée par le pape Boniface IV dans les années 600 et que le pape Grégoire IV dans les années 800 l'introduisit en Gaule. De pieux mensonges, puisque cette fête fut d'abord celtique avant de devenir romaine.

Même si aucun texte ne le dit explicitement, il est probable que les chrétiens convaincus ont voulu ainsi détourner les personnes baptisées de pratiques païennes qui perduraient malgré la disparition des prêtres de cette religion. Les exemples de fêtes chrétiennes destinées à retenir à l'église les fidèles tentés par d'antiques rituels païens ne sont pas rares. En laissant de côté Noël qui tombe pendant une fête païenne du Soleil, on peut citer en exemple la fête de la Chaire de St-Pierre le 22 février, jour où les Gaulois apportaient à manger à leurs morts. Le même l'épiscopat gaulois décida de fêter le 1er janvier la Circoncision du Christ pour éviter que les fidèles ne se livrent à des processions païennes.

Ce n'est pas par hasard que l'on a choisi la fête de tous les saints pour remplacer Samain. Par définition, les saints ne sont plus de ce monde. On ne fête certes pas tous les défunts à la Toussaint, mais tout de même les plus illustres.

Odilon, abbé de Cluny en 998, alla plus loin en direction de Samain en instituant au 2 novembre une fête consacrée à tous les trépassés. Si l'on en croit une anecdote, saint Odilon et ses moines priaient souvent pour les défunts. Un pèlerin qui revenait de Terre sainte lui apporta le message d'un ermite. Ce dernier écrivait qu'il avait entendu des démons se plaindre à haute voix que des âmes damnées leur étaient arrachées par les prières des Clunisiens. La nouvelle aurait enchanté Odilon qui décida de consacrer une journée par année à prier pour les seuls défunts. Logiquement, il plaça ce jour au lendemain de celui consacré à ceux qui n'ont pas besoin de telles prières puisqu'ils servent d'intercesseurs. Elle connut un tel succès qu'elle a "contaminée" la Toussaint; nombre de personnes supposent aujourd'hui que la Toussaint est la fête des mort.

Par cette thématique, la fête du 2 novembre correspondait parfaitement à celle d'Halloween, mais dans un état d'esprit purement chrétien.

Il n'empêche, les Irlandais continuèrent à fêter de manière païenne les morts, Halloween n'étant le moment où l'on intercède pour eux, mais où les morts sortaient de leur royaume pour hanter la terre et où les vivants se déguisaient pour les effrayer. Dans le même but, les Irlandais, qui ignoraient les courges, creusaient des lampes effrayantes dans les plus grosses pommes de terre, les rutabagas ou les navets. Les Américains firent de même en optant pour une cucurbitacée, plus facile à évider...

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L'histoire des fêtes laïques célébrée encore aujourd'hui montrent une étonnante continuité dans la pratique et des similitudes avec les célébrations chrétiennes. Certains sont fort anciennes et remontent à l'Antiquité, d'autres sont nées au 19ème ou au 20ème siècle.

Le choix d'un jour unique se répétant chaque année se retrouve partout. Certaines sur le modèle de Pâques se fêtent à un jour déterminé de la semaine (Fête des Mères, Jeune fédéral), tandis que les autres se répètent, comme les fêtes romaines ou celles de saints, à un jour fixe d'un mois déterminé (anniversaires, Halloween). Beaucoup ont cédé à la tentation de placer un célébration au premier jour d'un mois (1er janvier, 1er avril, 1er mai, 1er août). C'est le cas récent du jour consacré au victime du Sida (1er décembre).

Cette permanence ne surprend pas. Les Chrétiens ont mis sur pied leur année liturgique en s'inspirant de ce qu'ils connaissaient, les fêtes juives et les fêtes païennes. Quand le monde s'est laïcisé, il a fait de même, imitant le seul modèle connu pour quadriller une année, le calendrier chrétien.

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