Article paru le 7 janvier 2007 dans http://www.courant-d-idees.com
Chaque jour des blogues se créent, chaque jour des blogues disparaissent. Fascinant fourmillement de la Toile.
Aux tournants de l'An 2005-2006 et 2004-2005, nous avons fait le point sur les raisons d'être du site Courant d'Idées, en évoquant l'évolution des mentalités en matière politique et sociale, tout en nous en appuyant sur des résultats de fréquentation encourageants. Nous ne ferions que nous répéter en reprenant ces thèmes aujourd'hui, alors que l'ampleur du phénomène des blogues et les réactions qu'il suscite de la part des médias commerciaux offrent d'autres prises à la réflexion.
Mais qu'est-ce qu'un blogue? La définition de la chose n'est pas mieux fixée que son orthographe. Le long article que lui consacre actuellement l'encyclopédie Wikipédia* constitue une bonne introduction au phénomène. En plus concis, nous somme tombés sur une bonne définition citée par un blogueur genevois*: « site Internet qui contient un journal de bord personnel en ligne, avec des réflexions, des commentaires et souvent des liens hypertexte ». Rappelons que les commentaires mentionnés sont ceux que n'importe quel surfeur peut introduire en profitant des cases ou boutons offerts au bas des réflexions du blogueur. Deux éléments paraissent ainsi essentiels: le caractère personnel imprimé au site par le tenancier du blogue, qui tient son journal, et la dimension interactive constituée par les commentaires, et commentaires de commentaires. A la différence de l'immédiateté des forums, le blogueur filtre ces commentaires, souvent par simple précaution légale, mais parfois dans le but de maîtriser l'orientation générale du blogue.
Ceci dit, les journaux de bord ont des contenus extrêment variés. Variante des pages perso avec états d'âme, le genre est très prisé des ados. Cette catégorie de blogueurs a fait parler d'elle dans des cas où des profs ou des camarades ont été pris à partie dans des termes inacceptables. Mais la formule fait fureur dans de nombreuses autres catégories, le blogue de billets de vie quotidienne, les blogues spécialisés par exemple scientifiques. Enfin les blogues politiques: blogues de politiciens (la majorité des politiciens ont des sites perso, une partie d'entre eux seulement sont blogueurs), blogues de journalistes ou de commentateurs spontanés, que l'on peut considérer comme des journalistes amateurs.
La définition fournie ci-dessus montre que Courant d'Idées ne peut pas être classé sans autre parmi les blogues. Il vaudrait mieux, pour la bonne forme, utiliser un autre barbarisme, celui de webzine né de la contraction de web et de magazine: du moins si l'on accepte que ce terme ne décrive pas seulement les portails internet des grands magazines lorsque ces portails offrent un contenu, mais aussi des formules artisanales et non lucratives comme la nôtre.
Il arrive que l'on confonde. Nous n'avons pas lieu de nous en formaliser, mais la qualification de blogueur dont certains nous ont affublé est parfois symptomatique: comme dans le cas de ce membre de la direction d'un groupe de presse, manifestement porté à ranger sous le vocable de blogues toutes les initiatives utilisant pour s'exprimer des canaux internet, qui échappent au contrôle des grands groupes. Les investisseurs de médias sont actuellement nerveux face à ce grouillement de communication et lancent des offensives. La plus lourde est actuellement celle de la télévision d'Etat, la SSR. Le blogueur genevois François Brutsch* a noté à juste titre que la SSR sortait son rouleau compresseur à l'occasion des élections fédérales « avec un blogue offert à chaque candidat et un forum interactif sophistiqué. Mais il s'agit d'un système fermé, propriétaire: les contributeurs n'ont, à ce jour, pas la possibilité d'utiliser leur propre blogue (préexistant), ou de préférer un hébergeur dont on est sûr qu'il ne coupera pas le courant au lendemain de l'élection! »
Au moins dans ce cas, dira-t-on, l'irruption grossière dans le domaines des blogues est évidente, tandis que les approches de commerciaux comme Edipresse ou Ringier sont plus feutrées, du moins pour ce qu'ils ont sortis à ce jour de leurs cartons. Mais on a déjà entendu le gauchiste repenti converti au néolibéralisme Eric Hoesli annoncer une révolution Internet pour « 24 Heures ». Dans sa vision, si l'on ose dire, le journaliste deviendra « gestionnaire de blogues », programme plus vague dans ce qu'il annonce que dans ce qui est abandonné, à savoir le métier de base des entreprises de presse.
Il faut croire, au vu des promoteurs de telles reconversions, qu'il y a de l'argent à gagner. C'est ce qu'ils croient, mais par incapacité à persévérer dans les spécificités des médias écrits. Car rien ne dit qu'Internet va supplanter les médias écrits ou audiovisuels, rien ne permet non plus d'augurer le contraire. On doit toutefois se souvenir que dans les années 80, aux Etats-Unis, des éditeurs de journaux ont amorcé des virages audio-visuels en tentant des combinaisons avec l'écrit. Ils se sont plantés, pour avoir ignoré qu'ils avaient à faire à des métiers différents. Il est possible que les postures de réformateurs à la Hoesli aboutissent aux mêmes résultats.
Quoiqu'il en soit, les manoeuvres des éléphants ont mis le monde des petits blogueurs sur ses gardes. « Le besoin d'indépendance, de liberté, de désintéressement, d'autonomie du débat reste crucial », observe François Brutsch en annonçant la proclamation* d'une « République des blogs de Suisse romande ». Les initiateurs, de fait, sont très genevois, avec ce que cela a parfois de très villageois, et ont commis la gaffe de fixer leur premier rendez-vous à Genève au lieu de Lausanne, qui aurait dû s'imposer pour d'évidentes raisons pratiques. Le risque existe que ladite République romande ne soit étouffée au départ par un cercle de Grandes Gueules du bout du lac. Ce serait dommage, et on ne le leur souhaite pas.
D'autant moins que si le monde des blogueurs a intérêt à s'unir en vue de protéger l'indépendance des petits contre les gros, il mériterait aussi de réfléchir plus avant à son propre fonctionnement. Qu'en est-il de cette même indépendance quant une bonne partie des blogueurs ont recours à des hébergeurs qui vivent de la publicité? Qu'en est-il aussi du traditionnel anonymat des commentateurs? Cette façon de faire stimule la participation des internautes, mais elle autorise de singulières lâchetés et de fréquentes manipulations. Pour notre part, il y a eu là, dès le lancement de Courant d'Idées, une raison suffisant à nous faire renoncer à cette forme d'interactivité.
Mais nous pouvons nous sentir proches de certains blogues, entre autres par l'expression d'orientations ou la publication de documents sacrifiés par les canaux de diffusion de masse. Et par la volonté de promouvoir une indépendance de la réflexion que les donneurs de ton de l'officialité menacent en permanence.
pierre.kolb@courant-d-idees.com
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Définition dans Wikipédia: http://fr.wikipedia.org/wiki/Blog Définition courte: http://www.renaudgautier.ch/?t=2
François Brutsch: http://www.swissroll.info/ République des blogues: http://versac.metawiki.com/Geneve