Article paru le 27 mars 2004 dans http://www.courant-d-idees.com

Quelques nouveaux défis de l'école
Jean-Claude Crevoisier
Défis de l'école

De tout temps, l'école a dû tenir compte des disparités, principalement sociales, et accessoirement culturelles, entre les enfants qui la fréquentent. Mais quasiment tous les élèves s'exprimaient dans la langue du lieu. Et l'Ecole était une institution unanimement respectée. Les enfants de la génération 68, de la crise économique, de l'instabilité familiale et de l'immigration ont aujourd'hui quelque peu changé la donne. L'hétérogénéité scolaire pose de nouveaux défis.

L'école dite de la République pouvait à l'époque prétendre contribuer à réduire les écarts sociaux et devenir, de ce fait, même pour les enfants des classes défavorisées, une porte ouverte sur une réussite professionnelle future. Aucune fatalité ne pesait sur les potentialités des élèves. Sans être idéalement égales, les chances de promotion scolaire étaient relativement bien distribuées. Chacun de nous pourrait ici citer un exemple au moins de camarade d'école dont l'avenir n'a pas été plombé par une situation familiale peu favorisée.

Parallèlement à cela, chacun se conformait à un certain nombre de règles sociales communes, parmi lesquelles notamment (pour rester dans le domaine de l'éducation) le respect de l'autorité enseignante. De plus la stabilité familiale était la norme. Enfin un curriculum scolaire réussi conduisait immanquablement à un emploi stable. Ce qui ajoutait évidemment au prestige de l'institution École.

Les temps ont bien changé. Aujourd'hui le corps enseignant est de plus en plus confronté à des élèves dont plusieurs connaissent des problèmes psychologiques ou sociaux (quand il n'y a pas cumul de ces deux handicaps).

Cette évolution est due notamment à l'accroissement du nombre d'élèves allophones, souvent enfants de familles immigrées. Des enfants qui ont parfois vécu de graves difficultés, en particulier des phénomènes de violence, dans leurs pays d'origine. Des enfants aussi issus de familles qui ne sont pas encore complètement acculturées aux pratiques institutionnelles, civiques et sociales de la Suisse. Cette situation peut également trouver sa source dans l'éclatement des couples de parents et dans les conflits résultant trop souvent de cette séparation et de la recomposition de la famille de l'enfant.

Face à cela, des mesures s'imposent. A court terme, nous en voyons déjà deux, urgentes. L'une d'elles repose sur le nombre d'élèves attribués à chaque enseignant, l'autre sur l'accompagnement et l'encadrement des enfants qui connaissent des difficultés psychologiques ou sociales. Des difficultés qui peuvent d'ailleurs malheureusement conduire l'enfant jusque devant le juge des mineurs!

La statistique scolaire ne peut plus être uniquement basée sur des unités-élèves, comme si tous les élèves présentaient les mêmes caractéristiques. L'expérience le montre en effet; il y a des élèves qui demandent beaucoup plus d'attention et de temps que d'autres. Or partout, à notre connaissance, les services de l'éducation ont l'ambition fort légitime de personnaliser l'enseignement. Cela signifie que les charges de l'enseignant peuvent fortement varier suivant la proportion,   dans sa classe, d'élèves présentant les caractéristiques que nous avons mentionnées plus haut.

Il devient dès lors indispensable d'introduire, dans la statistique scolaire, des coefficients de correction du nombre d'élèves par classe. Une classe presque homogène socialement et culturellement représente une charge nettement moins lourde que par exemple une classe avec une proportion élevée d'élèves allophones, immigrés ou issus de familles éclatées. Il convient à ce propos de constater que les villes connaissent une concentration particulière de telles situations. Cette nouvelle réalité devrait dès lors être prise en compte dans la distribution des élèves par classe et plus encore lorsqu'on envisage des fermetures de classes pour des raisons économiques.

Autre mesure indispensable, les élèves qui connaissent les difficultés que nous avons évoquées ci-dessus ont presque toujours besoin d'aides extérieures sous la forme de leçons d'appui, de consultations médico-pédagogiques voire psychologiques et d'encadrement social. Les enseignants qui rencontrent de tels cas doivent (mais ne le font malheureusement pas toujours) demander l'intervention de ces prestataires.

Mais une fois que l'enfant est pris en charge pas ces intervenants externes, l'enseignant est pratiquement toujours mis "hors course", sous prétexte tant du respect de la sphère privée de l'enfant et de sa famille que du secret de fonction des prestataires de soins ou de services.

Or l'élève continue, dans la plupart des cas de fréquenter l'école, dans la classe de l'enseignant qui a demandé les mesures d'accompagnement. Cette pratique du secret et du cloisonnement des interventions est tout sauf productive. Il est en effet impossible de saucissonner la vie de l'enfant entre les différents services appelés à mettre en place de telles mesures. L'efficacité en cette matière implique une prise en charge globale de l'enfant et donc une concertation permanente entre les différents intervenants, enseignant compris.

Il n'est certes pas possible de résoudre d'un coup tous les problèmes d'intégration et de réussite scolaires. Mais tant la société que les familles concernées ne pourraient pas accepter que rien ne soit entrepris une fois qu'un tel diagnostic a été posé.

jean-claude.crevoisier@courant-d-idees.com