Article paru le 4 avril dans http://www.courant-d-idees.com

Genève ou la vieille catin ridée
Didier Estoppey
Genève ridée

"Genève gagne". Souvenez-vous, c'était il n'y a guère plus de dix ans. Le consortium lémanique d'une presse quasi unique nous bombardait de titres et d'affichettes vantant la folie spéculative régnant alors au bout du lac. On rêvait encore à une traversée de la Rade, à un "Genève Unique Airport " supplantant celui de Kloten que chouchoutait injustement une compagnie aérienne aujourd'hui disparue...

Aujourd'hui, Genève pleure. Hong-Kong vient de lui souffler Telecom 2006. Et la même presse vient nous ériger ce camouflet en drame national. Hors de la croissance et de la grenouille dépassant le bœuf, point de salut ! Au pilori, les Ferrazino et autres pourfendeurs de salons. Genève doit se serrer les coudes, oublier ses vieux clivages, travailler à une union sacrée lui permettant de remonter la pente.

C'est aller un peu vite en besogne. Occulter ce que la spirale du tout à l'accélération coûte aussi à Genève, et principalement à ses collectivités publiques. La droite libérale s'afflige de l'état calamiteux (Rey) des comptes de la République. En oubliant de pointer du doigt le prix des ardoises laissées à la Banque cantonale par Jürg Stäubli et ses petits copains: 430 millions de francs au budget de cette seule année 2004 !

Et on voudrait poursuivre sur cette voie? Continuer à investir des fonds publics dans des projets pharaoniques, comme la Halle 6 de Palexpo, dans l'espoir que les maniaques du natel ou de la bagnole aient l'obligeance d'éviter de partir voir ailleurs ? Ou comme le Stade de Genève, où près de 100 millions d'investissements publics ont été bradés à un aventurier de la finance exigeant d'être seul maître à bord pour sauver un club de football en perdition ?

N'en jetons plus. Genève étouffe sous le trafic, sous les méfaits d'une croissance qui a pour seul horizon la cotation en bourse. Il lui reste bien un précieux poumon vert, auquel s'attaquent désormais les spéculateurs : le Conseil d'Etat est mis sous une terrible pression pour qu'il déclasse une partie de ses zones agricoles et laisse venir y respirer des entrepreneurs industriels ou immobiliers en manque d'espace. L'agriculture, il est vrai, n'est qu'une vieille catin ridée, comme l'écrivait si aimablement l'avocat libéral Charles Poncet dans une chronique qui a fait sensation l'automne dernier.

Et si la prostitution et l'obsolescence étaient ailleurs ? Dans ces modèles de fuite en avant qu'on continue à vouloir nous faire avaler tout rond ? Et qui finissent par broyer toute qualité de vie comme les emplois qu'ils ont prétendu créer ?

Il fut un temps où Genève fut une ville de réformateurs. Elle ressemble aujourd'hui à un cul de sac. A un canton-ville à l'avant-garde des problèmes et des contradictions générés par un capitalisme à œillères.

Rêvons tout de même. A d'autres réformateurs, prônant une économie tournée vers les besoins sociaux et la proximité. Certains appellent cela le développement durable. La Cité de Calvin se meurt, vive Calvin !