Article paru le 20 juin 2010 dans http://www.courant-d-idees.com

Marcel Schwander
Pierre Kolb
Marcel Schwander

Avec Marcel Schwander, mort dimanche dernier à l'âge de 80 ans, s'en va un témoin unique de l'histoire romande immédiate, un journaliste courageux, opiniâtre, perspicace.

Un homme pour qui vouloir comprendre impliquait d'aimer son sujet, pour qui l'intelligence des situations n'allait pas sans une bienveillance du regard. Ainsi en fut-il de son approche de la Question jurassienne. Que ce fils d'ouvrier romand établi à Glaris devienne député socialiste au Parlement bernois, et rédacteur en chef de la seelandaise "Volkszeitung", relevait d'un certain ordre des choses. Mais qu'ensuite, à l'enseigne du "Tages Anzeiger" qui l'avait nommé correspondant en Suisse romande, il se fasse l'avocat du Jura, est beaucoup moins banal. Même si l'explication est simple : il a respecté les exigences du métier, ce que l'on ne pouvait pas dire de nombre de chroniqueurs fédéraux qui traitaient ce conflit en récitant les antiennes du Rathaus bernois. Lui est allé sur place, a parlé avec les gens, a beaucoup lu. Au fil de ses chroniques et de ses livres, les lecteurs alémaniques ont pu découvrir un autre Jura.

Aidé sans doute par sa passion pour les langues, il n'a pas eu de peine à comprendre que le conflit n'était pas confessionnel, ainsi que le répétait l'officialité, mais linguistique : "La Question jurassienne a révélé que la langue était le problème le plus important de notre siècle", nous disait-il en 1998. Marcel Schwander, dont le souci de trouver le mot juste était constant, ne craignait aucun tabou. Il ajoutait : "Bien que Berne n'ait pas conquis ou volé le Jura en 1815, l'oligarchie de ce canton a traité le Jura en puissance coloniale (...) La Question jurassienne est un problème suisse de décolonisation intérieure." L'aspect colonial, d'aucuns y ont pensé, sans oser ou sans pouvoir le dire. Mais la dimension suisse du problème a échappé à la plupart, ce qui explique en partie que l'affaire ne soit pas encore résolue aujourd'hui.

De grande taille, à la corpulence rassurante, il était d'un abord chaleureux. Il me reste quelques flashs. Il se rendait régulièrement à la Fête du peuple jurassien, le deuxième dimanche de septembre. Et je le vois, après la grande conférence de presse du matin, venir s'asseoir à la cantine en compagnie d'une autre figure trappue, le leader séparatiste Roger Schaffter. Des tempéraments faits pour se comprendre.

D'autant plus que pour l'un comme pour l'autre, la démarche culturelle était essentielle. Le rôle joué par les poètes dans le mouvement jurassien n'a pas manqué de le séduire. Et d'une façon plus générale, la culture est un passeport pour la Suisse romande qu'il a offert aux Alémaniques. Il a traduit Jacques Chessex, on le rappelle souvent, mais aussi Corinna Bille, Georges Haldas, Gaston Cherpillod, d'autres encore qui révèlent, avant le traducteur talentueux, un fin lecteur.

A l'aise à Delémont, il l'était encore plus à Lausanne, dans le quartier d'Ouchy où il avait pris racine. Des touristes l'apercevant, son béret vissé sur la tête, à la terrasse du château où il avait ses habitudes, ont sans doute pensé avoir enfin trouvé un pirate d'Ouchy.  

C'était son havre au terme de grands voyages. Ses passions littéraires et linguistiques l'ont fait parcourir les républiques de l'Union soviétique, aller en Egypte, au Québec, au Sri Lanka...

C'est aussi à Ouchy que je l'avais revu pour une interview, en 1998*. Je regrette encore de ne pas avoir pu rendre, faiblesse de l'écrit, la démonstration époustouflante qu'il me fit des riches sonorités du dialecte bernois. Plus tard, nous nous sommes croisés au port de Pully, l'un embarquant, l'autre débarquant. Il aimait prendre le bateau lorsqu'il rendait visite à la famille de son fils. Ce dernier a évoqué mercredi, lors des adieux, les avances de l'âge qui, après l'accueil des siens à Pully, l'ont contraint à aller dans un EMS sur la Riviera lémanique. Là il a perdu pied. Il se croyait en voyage. L'image nous reste, belle.  

* Interview du 24 août 1998. Utilisez ce lien: http://www.courant-d-idees.com/marcelschwander.pdf
pierre.kolb(arobase)courant-d-idees.com