Article paru le 9 mai dans http://www.courant-d-idees.com
A l'instar des Américains le soldat Ryan, les Suisses doivent sauver l'AVS. Enfin, quand on dit "les Suisses", c'est inexact. C'est aux femmes que sont imposés de nouveaux sacrifices, notamment une année de travail supplémentaire, au nom du bien commun. Car l'histoire bégaie: en 1998 déjà, on les avait convaincues d'accepter le bâton de la 10e revision pour goûter à la carotte de la 11e. Le bâton, c'était la retraite repoussée de 62 à 64 ans. La carotte, ce devait être la possibilité pour tous de prendre une retraite anticipée, la Confédération promettant d'y aller de son aide afin que les petits revenus puissent en bénéficier.
Mais les promesses n'engagent que ceux qui y croient: il n'y aura pas un kopek pour les sans-grade qui devront trimer jusqu'à 65 ans, ou 67, ou..., les nantis pouvant seuls s'offrir de lever le pied avant l'âge officiel de la retraite. Les femmes se sont fait rouler et des centaines de milliers d' hommes avec elles.
Non content de manquer à ses engagements sur ce point, l'Etat fédéral s'en prend aux veuves, privées de rente si elles n'ont pas - ou plus - d'enfants à charge. Au-delà de 45 ans, ce sera une indemnité unique et puis plus rien. En dessous, tintin. "Est-ce trop leur demander que de retrouver un travail?", interroge le délicat Couchepin dans l'hebdomadaire "Coopération". Il aurait pu poser une autre question: "Est-ce trop demander à l'économie que de leur en fournir un?". Bizarrement, c'est un sujet qu'il n'aborde pas volontiers.
D'autres joyeusetés, comme l'indexation triennale, "agrémentent" la 11e revision soumise au peuple le 16 mai. S'ils consentaient à pousser un peu la réflexion, les penseurs fédéraux constateraient pourtant que tout le mal ne vient pas de l'augmentation du nombre de rentiers. A force de pression sur les salaires, voire de licenciements et de réengagements à meilleur marché, l'économie s'applique depuis des années à sabrer dans la masse salariale - au profit des actionnaires mais au détriment des assurances sociales (entre autres). Les journalistes soumis à la convention collective romande en savent quelque chose, eux qui ont perdu jusqu'à mille francs par mois "grâce" à un changement d'échelle. Quand on entend les résultats faramineux d'un certain nombre d'entreprises, quand on voit valser les milliards, on se dit, par exemple, qu'il serait temps de demander des comptes à ceux qui profitent outrageusement de la situation - donc de taxer les bénéfices en faveur de l'AVS. Une poussière de pour-cent pour eux... des millions de francs pour elle.
En choisissant de faire payer toujours plus cher leur AVS aux salariés, le Conseil fédéral témoigne d'une incapacité crasse à sortir d'une forme de routine sclérosante. Au lieu d'empoigner calmement un problème qui n'a pas de caractère d'urgence et d'ouvrir un peu son angle de vue, il opte pour la fuite en avant, comme le plus mauvais des gestionnaires.
Finalement, ce ne sont pas les sous qui font défaut à ce pays; c'est l'imagination et le courage.
madeleine.joye@courant-d-idees.com