Il y a trois semaines à la télé, la dame qui lisait dans le prompteur a dit que l'accord survenu aux entre Républicains et Démocrates, sur le budget américain, était une bonne nouvelle, mais que cela ne suffirait pas à rassurer les marchés. Alors là j'ai flippé.
Rien que ces mots, rassurer les marchés, c'est quoi au juste, on ne sait pas vraiment, c'est où, encore plus difficile à savoir, et pourtant ca nous rappelle, on l'a bien entendu, on nous le resasse toutes les cinq, que le monde de la finance tangue dangereusement.
On connaissait «le marché», qui n'était déjà pas rigolo, puisque les lois du marché empêchent d'améliorer les salaires. Le patron, il voudrait bien, mais reverser les bénéfices aux salariés? C'est pas si simple, il y a les lois du marché.
Et maintenant voici les marchés. Les lois, c'est net, comme la rigueur budgétaire, pain noir pour le clampin. Au moins y-a-t-il du pain, vous ne connaissez pas votre bonheur. Les marchés, c'est pas net, ça grouille grave au bord du gouffre, les marchés sont des inquiets, il faut les rassurer.
Il fut un temps où les marchés étaient localisables, Bourse de New York, de Zurich et compagnie, on voyait ça au cinéma, tas de types qui piaillent, au milieu la corbeille, qui courent téléphoner, la cloche sonne. On ne disait d'ailleurs pas tant les marchés, c'est devenu une expression maintenant que l'essentiel se passe dans des ordinateurs qui sont, pour les uns, cachés sous la Cité interdite ou, pour les autres, protégés par les oies du Capitole; on peut aussi les imaginer réfugiés dans un grand zeppelin, allez, on ne sait pas où, mais l'essentiel, c'est qu'il faut les rassurer.
Que dire d'autre au terme de cet été vraiment bringue, avec ces feuilletons financiers auxquels on n'y comprend que pouic? Cet été a donc culminé avec la tension politique entre républicains et démocrates, mais ils ont trouvé un accord, donc tension, mais résolution des dissonances, Auflösung der Dissonanzen, comme dirait l'ami Hölderlin. Et pas de krach en enfilade. Alors? C'était trop beau, on l'a vu, ce fut le moment choisi par l'agence de notation Standing & Power pour jeter de l'huile sur le feu en baissant la note américaine.
Bon, n'ouvrons pas le chapitre du scandale des agences de notation, on n'en finirait pas.
Mais rappelez-vous tout de même! à la télé, ce porte-parole de l'agence se justifiant lourdement, arguant du vilain spectacle, à ses yeux, qu'ont donné les deux partis américains qui n'arrivaient pas à s'entendre – pour finir par s'entendre, mais ça n'avait pas l'air de compter – ce qu'il y avait de grave et méritait une mauvaise note était ces jours de mésentente, ça n'avait vraiment pas rassuré les marchés.
Il aurait dû aller au fond de sa pensée, puisqu'il avait la parole, une audience quasi mondiale: à Pékin, hein? Il n'y a pas de problème de chamailleries partisanes puisqu'il n'y a qu'un parti.
L'été n'était pas fini. On a ensuite vu le couple infernal Merkel-Sarkozy se re-mésentendre sur la meilleure manière de mettre leurs chers zélecteurs à la diète.
Et l'on en était là de ces lugubres perspectives lorsqu'un communiqué vaudois est venu irradier ces mornes plaines financières d'une chaude lumière. L'Etat de Vaud vient en effet d'annoncer que la même agence de notation* complimentait l'Etat de Vaud pour son «pilotage budgétaire de qualité» laissant entendre que la note actuelle AA+ était encore susceptible d'être relevée. Que le canton de Vaud, et particulièrement ses finances publiques, se porte bien, l'impression en est sérieusement confortée par les révélations selon lesquelles sa dette actuelle est quasi nulle. D'ailleurs le ministre des finances ne vient-il pas de proposer presque spontanément de sortir 500 millions de sa cassette pour des investissements?
Aussi est-ce l'impact planétaire de l'embellie vaudoise qu'il ne faut pas sousestimer. Il y a là, enfin, matière à rassurer les marchés.
pn
* L'Etat de Vaud, dans son communiqué, répercute une perle langagière de l'agence américaine, qui fait état de la résilience de l'économie vaudoise. Entendez par là la résistance aux chocs de cette économie, ça fait partie de leur sabir technique. Mais de grâce, qu'ils cessent de venir jargonner dans leur discours public, à l'instar de la funeste tendance à médicaliser les phénomènes sociaux. On sait bien que la notion de résilience, mise en valeur avec une belle constance didactique par Boris Cyrulnik, désigne «la capacité à se développer quand même, dans des environnements qui auraient dû être délabrants» et qu'elle est d'une grande aide dans une approche grand public de difficultés psychologiques. D'où le caractère incongru de la reprise du terme par l'Etat, avec son sens technique économique, dans un communiqué à diffusion tous publics.
paru le 28 août 2011