Niet bernois à un centre interjurassien de la culture
Jean-Claude Crevoisier  

Document sans nom

Les acteurs culturels du Jura et du Jura bernois sont sonnés par la décision du Gouvernement bernois d'enterrer, sans consultation et sans appel, le projet de Centre culturel interjurassien d'expression artistique (CREA).

Une relativement longue histoire du projet
Le 20 décembre 2001, l'Assemblée interjurassienne adoptait la résolution 55, qui demandait aux deux exécutifs cantonaux, bernois et jurassien, de mettre en place une institution commune chargée de la promotion culturelle dans le Jura bernois et le Canton du Jura.

À la fin de l'année 2002, les gouvernements bernois et jurassien, donnant suite à cette requête, désignaient les membres du Groupe de travail intercantonal "Politique culturelle interjurassienne".

Depuis cette date, les deux Gouvernements n'ont pas cessé d'appuyer les démarches visant d'une part à institutionnaliser la coopération culturelle interjurassienne et d'autre part à construire un centre régional d'expression artistique (CREA).

Ainsi par exemple, fin 2004, le Canton de Berne et la République et Canton du Jura signaient un Accord instituant une Commission culturelle, unique et interjurassienne (CCIJ).

Et en 2006, les Gouvernements jurassien et bernois, suivant une demande de la CCIJ, présentaient à la presse l'avant-projet de CREA ainsi que leur mandat commun d'étude du projet.

L'idée d'une telle construction fut accueillie presque partout favorablement. Toutefois, pour tenir compte de réserves exprimées au sujet de la localisation initialement prévue sur un seul site du futur centre, les promoteurs du projet proposèrent de répartir ses différentes fonctions entre Delémont et Bévilard.

Pourtant, à la fin du mois d'août 2010, le couperet tombait. Après avoir donné, sans réserve, son feu vert à toutes les étapes qui ont précédé, le Gouvernement bernois décidait unilatéralement de "retirer ses billes". Sous prétexte que le coût du projet le rendait insupportable pour les finances cantonales bernoises.

Une décision surprenante ?
Comment expliquer ce revirement bernois ?

L'argument budgétaire, avancé par les Bernois, n'est pas négligeable. Cela d'autant plus qu'aux charges financières dues à un investissement de ce type s'ajoutent, chaque année, des frais d'exploitation et d'animation importants.

Le Conseiller d'État Bernard Pulver, lors d'un débat public à Tavannes, a été clair, le Gouvernement bernois a tranché. Sa proposition de rencontre des représentants de milieux culturels régionaux ne changera dès lors rien sur le fond. Pas plus que les protestations du Conseil du Jura bernois, totalement ignoré dans le processus qui a conduit à la décision gouvernementale d'enterrer le CREA.

Le canton de Berne n'a donc plus les moyens de faire des cadeaux à sa minorité francophone.

Autre calcul peut-être, les Bernois ont bien compris qu'une culture commune (ici jurassienne) contribuerait à forger une identité, une identité qui pourrait à terme alimenter et renforcer des revendications d'autonomie. Cela s'est vérifié dans le combat jurassien.

Alors plutôt qu'un rapprochement culturel avec le canton du Jura, Berne préfère arrimer culturellement le Jura bernois à Bienne (une ville par ailleurs bien dotée en infrastructures culturelles). On peut donc légitimement penser que les discours bernois sur les vertus du bilinguisme institutionnel concourent à imposer cet objectif.

Étonnante réaction jurassienne ?
La ministre Élisabeth Baume-Schneider a pris acte de la décision bernoise. Sans même imaginer, pour le moins, un entretien avec son homologue bernois. Se disant surprise et attristée, elle admet semble-t-il le caractère inéluctable de ce choix.

Ce renoncement à toute tentative de renouer le dialogue interjurassien sur le sujet cacherait-il le soulagement d'un Gouvernement jurassien, trop heureux de voir le partenaire bernois prendre la responsabilité de l'enterrement du CREA ? Parce que les préoccupations et les difficultés budgétaires sont de même nature à Delémont qu'au bord de l'Aar.

La ministre affirme cependant que "le canton du Jura continuera de s'engager en faveur d'un Centre d'expression des arts de la scène" et que, pour cela, "des contacts seront noués avec la France voisine, voire avec Bâle". Pourquoi pas avec le canton de Neuchâtel ? Ce serait pourtant une façon judicieuse de relancer la dimension interjurassienne (certes dans un sens plus large) du CREA. Mais passons !

Un rapprochement culturel avec les régions limitrophes serait incontestablement intéressant. Toutefois, les villes de Belfort, Sochaux et Montbéliard (et à peine plus loin Mulhouse) sont particulièrement bien dotées en équipements pour les arts de la scène. Bâle (mais également Neuchâtel et la Chaux-de-Fonds) itou. Dès lors, une coopération avec ces voisins-là devrait-elle permettre aux Jurassiens d'économiser (on y revient) sur la construction et surtout sur l'exploitation d'une salle de spectacle?

Signalons au passage que le "Groupe opéra ballet théâtre" du Jura offre déjà, depuis plusieurs années et à des tarifs très abordables (transport compris), un accès à ces différentes scènes extérieures. Ce "service" mériterait certainement d'être mieux connu.

On peut en conclusion penser que la brutalité de la décision bernoise n'a pas exagérément ému et bouleversé les autorités jurassiennes.

jean-claude.crevoisier(arobase)courant-d-idees.com

paru le 5 septembre 2010