Tout le monde a compris qu'à l'occasion de l'élection aujourd'hui du Conseil fédéral, l'UDC s'est condamnée elle-même au purgatoire. Le plus intéressant de cet épisode est que l'axe PLR-UDC n'a pas pu rafler la majorité du Conseil fédéral.
Il y avait là, derrière la réélection tactiquement bien jouée d'Eveline Widmer-Schlumpf, un enjeu dont l'importance n'a commencé à apparaître qu'aux derniers jours précédant cette journée bien particulière du 14 décembre 2011. Mieux, cette majorité contrariée l'est grâce aux bourdes de l'UDC, qui paye les pots qu'elle a cassés et c'est bien fait pour eux; même si la logique voulait que les radicaux, qui restent promis à une accentuation de leur déclin, fassent eux les frais de la recomposition en cours du paysage politique.
La recomposition avait été inaugurée en 2003 lors du coup de force Blocher-Merz, mais avait été heureusement gelée à la faveur du renvoi de Christoph Blocher en 2007. Ce dernier, depuis, a perdu la maîtrise des situation, malgré son autorité sur son parti. Tout le monde l'a compris dès les élections d'octobre: élan de l'UDC stoppé net, échec cuisant de l'assaut du Conseil des Etats, improvisation et cafouillages lors de l'élection du Conseil fédéral. Ces dernières péripéties, où le cercle étroit de la direction de l'UDC s'est trouvée exposée sous les projecteurs alors qu'elle s'épuisait en d'impuissants conciliabules, semblent constituer le revers des complots de 2003. Sa pire faute aura probablement été de réussir in extremis à fâcher ses alliés radicaux, pour rien. Un symbole. On ne peut pas mieux prouver que l'on n'a plus la baraka.
D'où le fort sentiment qu'une page se tourne, malgré que cette élection n'a en réalité abouti qu'à prolonger la parenthèse Widmer-Schlumpf. Utile prolongation! Il est bien possible que la recomposition, si elle est relancée, doive obéir à une logique nouvelle, selon le rôle que pourraient jouer les formations placées au centre. En 2003, un noyau dur de la droite entendait briser une fois pour toutes une lente montée en puissance des roses-verts. Mais ce noyau dur est aujourd'hui déstabilisé, et le virage de l'arrêt du nucléaire, s'il se confirme, est de nature à induire une autre dynamique. L'hypothèse est encore incertaine. Les centristes authentiques sont une espèce rare.
Cette journée fédérale bien particulière l'aura été jusqu'au point d'orgue de la succession de Micheline Calmy-Rey. Qu'Alain Berset ait pu rester favori jusqu'au bout peut se comprendre, au bénéfice d'une réputation qui n'avait rien de surfait. Mais qu'il l'ait emporté avec une marge aussi importante laisse songeur.
L'Assemblée fédérale confirme ainsi son incapacité à promouvoir des candidatures hors du cénaccle étroit qu'elle constitue. On est dans une logique d'enfermement, comme si le suissisme au-séquestrant de l'UDC avait déteint. Et la représentation régionale fait écho à cette régression. La majorité du Conseil fédéral – les Bernois Schneider-Ammann et Sommaruga, le Neuchâtelois Burkhalter et le Fribourgeois Alain Berset – est issue du Mittelland! Dire que sous la Coupole on ratisse large serait exagéré.
Et il faudrait se laisser rebattre les oreilles par les commentateurs de tous bords, selon qui cette question n'a pas d'im portance. Ah bon? A l'instar de la représentation linguistique, laquelle voit ses lacunes repartir pour un tour. Il faut tout de même le rappeler, ces exigences de représentation équilibrée au Conseil fédéral, linguistique et régionale, sont les seules expressément inscrites dans la constitution. A quoi sert la constitution pour un parlementaire, à s'asseoir dessus?
Pierre-Yves Maillard, enfin. Les gesticulations de l'UDC ont pu lui faire de l'ombre, au sens où la crainte d'une manoeuvre de fin de partie aurait incité certains, pourtant impressionnés par la qualité de ses propositions politiques, à jouer la sécurité, en élisant Alain Berset. Peut-être. Mais encore. Hier John Clerc, ancien secrétaire de l'Assemblée fédérale, observait que nonante des 245 députés présents avaient connu le PYM conseiller national des années 2002-2004. Combien, parmi eux, ont écarté le trop coriace défenseur du service public? Combien de ceux-ci, et combien d'autres, auront été sensibles à de souterraines et hostiles injonctions des lobbystes de la santé, assureurs et firmes pharmaceutiques? Manière de dire que s'il a perdu, sans trop de surprise, cette bataille, c'est dans l'honneur.
pierre.kolb(arobase)courant-d-idees.comLire aussi: Le hasard sous la Coupole La formule "deux et un" PYM le fédéraliste L'imbroglio partisan bouche l'horizon Deux champions risquent de faire un mauvais "ticket"
paru le 14 décembre 2011